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Patrick Bureau

Peter Sommer 
Une source intarissable de connaissances, de parole et d’énergie.
Archéologue, sa passion et ses talents lui ont valu de travailler pour la prestigieuse BBC, à la réalisation de très nombreux documentaires historiques. Ce levier formidable a contribué à lui faire faire des voyages fabuleux, à lui faciliter l’accès aux endroits les plus reculés ou recherchés, à lui faire rencontrer des gens hors-du-commun qui, à leur tour, lui ont ouvert des portes rarement accessibles aux étrangers.

Il est aussi très connu pour avoir entrepris un périple de quatre mois, marchant plus de 3 000 kilomètres, en Turquie, sur les pas d’Alexandre Le Grand, ce qui lui a valu le «Explorers Club of America Young Expeditionners’ Award».

Après avoir enseigné à la Birmingham University et à la Bogazici University, en Turquie, il prononce maintenant des conférences devant des auditoires très variés. Pour faire profiter le plus de gens possible de ses découvertes et pour en faire toujours de nouvelles, il organise et guide des voyages en petits groupes, alliant les thèmes de l’archéologie et de la cuisine des pays visités.

Se disant lui-même incroyablement chanceux sur le plan euphorique, des secrets de l’histoire et du présent, en tête et en bouche, Peter Sommer en a plein à dévoiler aux lecteurs d’Euphoria. À notre tour de suivre ses pas d’explorateur de l’histoire et du goût.

Euphoria – Décrivez-nous quelques-unes parmi tant d’euphories que vous ayez vécues en voyage, à titre de documentariste, de photographe et de guide.

Peter Sommer  –  Comme documentariste : J’en ai vraiment plusieurs… En Éthiopie. À bord d’un petit avion, je me suis rendu au village saint de Lalibela, situé sur le flanc sud-ouest des monts de l’ancienne province du Lasta. Dans ce village datant du 12e siècle, on atterrit sur une piste pas plus grande qu’un terrain de football, et on entre dans une aérogare ressemblant à un arrêt d’autobus. Mais les paysages sont d’une beauté inimaginable et la végétation est des plus luxuriantes. J’y suis resté durant plusieurs jours, y admirant entre autres des merveilles architecturales, dont 11 églises de trois étages creusées dans le sol à même le roc, notamment celle de Saint-Georges, qui a la forme d’une croix.

Le prétexte de mon voyage était justement le festival de Saint-Georges, durant lequel des milliers de pèlerins viennent de partout, à pied, souvent pieds nus, bravant les falaises pour se rendre aux églises. Cette vision de foule dévote et passionnée, habillée de longues robes traditionnelles colorées était l’illustration très nette de la force et de la vitalité de l’humanité.

J’ai été encore plus privilégié d’avoir pu filmer à l’intérieur de l’église lorsqu’il n’y avait personne. Inutile de dire que les sensations envahissantes que j’ai éprouvées étaient extraordinaires. Et durant tout le séjour, des musiques envoûtantes.

Au Mali. Dans la légendaire Tombouctou, que certains disent réelle ou imaginaire… Le défilé de caravanes transportant des cargaisons de sel cristallin, qui a jadis fait la richesse de ce pays. Et en pleine nuit, un paysage digne de Star Wars : la lune éclairant légèrement la rivière et notre barque lourdement chargée d’équipements, entourés de crocodiles et d’hippopotames qui faisaient éclabousser l’eau, et tout près, les petites lumières du village où nous nous rendions!

Au Kirghizistan et en Ouzbékistan. Sur les pas d’Alexandre Le Grand, le fait de voir des sites sacrés comme le Rocher de Sogdien (ou d’Ariamazes), la forteresse impériale qui n’aurait pu être prise que «par des soldats pouvant voler», et le lac Iskanderkoul, très loin de toute civilisation, où la légende veut que le cheval de guerre d’Alexandre Le Grand y apparaisse, tout blanc, un vendredi par mois, un soir de pleine lune. Ce qui était incroyable surtout était de rencontrer des gens qui parlaient d’Alexandre Le Grand, comme s’il y avait vécu tout récemment.

J’ai aussi eu là l’immense surprise de participer à une cérémonie de mariage à titre d’invité d’honneur pour des gens qui ne me connaissaient pas du tout, mais qui m’accordaient ce privilège parce que j’étais porte-parole de la BBC.

Comme photographe : Dans l’extrême sud du Maroc. D’abord dans les marchés, les visages de fermiers aux traits tantôt africains, tantôt persans, tantôt arabes, qui viennent d’un peu partout autour. C’est déjà fourmillant d’activités et de couleurs, mais ce n’est pas tout, on est entouré de chameaux et de chèvres, allant dans tous les sens.

Enfin, l’apothéose, un rêve qui se réalise pour un photographe : les dunes de sable de Merzouga, d'un orange vibrant, foulées par des Touaregs, les célèbres hommes bleus du désert, sous le soleil éclatant.

Comme guide : En Turquie, surtout quand des enfants font partie du circuit de découvertes archéologiques. Ils sont très réceptifs et interactifs. Ils ont l’avantage de voir les choses selon une perspective très différente des adultes. Ainsi, leurs questions et commentaires sont encore plus enrichissants pour tous. On constate qu’on n’a jamais pensé à telle chose de cette façon, etc.

Et un jour, j’ai reçu le compliment ultime : la lettre d’un père me disant que sa fille s’était inscrite à Cambridge pour étudier l’anthropologie et l’archéologie en affirmant, lors de son entrevue, que c’était justement un voyage avec moi comme guide qui lui avait fait révéler sa passion.

Euphoria   Il est évident que vous auriez aimé vivre au même endroit et à la même époque qu’Alexandre Le Grand. Dans quel autre pays et à quel autre moment aimeriez-vous vous transporter?

Peter Sommer – Rome, durant l’empire d’Hadrien, rien de moins! Également, explorer en profondeur l’ère médiévale en Grande-Bretagne, car j’ai adoré mon expérience documentaire télévisuelle sur la vie à la ferme au 17e siècle.

Euphoria  Quel sera votre prochain circuit touristique mariant l’archéologie et la gastronomie?

Peter Sommer –  J’en développe en fait 4 ou 5, qui devraient prendre forme au cours de l’année qui vient et l’année prochaine.

Par exemple, une croisière en goélette sur la côte Amalfitaine, avec escale à Pompéi.

Aussi, un circuit dans les îles Éoliennes, où l’on ajoutera le volet géologique, car elles sont caractérisées par la présence de nombreux volcans.

Également, sur l’île de Malte, pour ses sites anciens, véritables monuments préhistoriques et fortifications datant de l’époque des Croisades.

L’année prochaine, on retournera en Grèce, mais en plus de la croisière en goélette, on ajoutera une grande randonnée pour entrer littéralement dans ses paysages somptueux.

Euphoria – Offrez-nous un bouquet garni de souvenirs de voyage, vus sous différents angles.

Peter Sommer  – Une rencontre déterminante : le professeur John Freely, auteur reconnu pour ses ouvrages sur la Turquie, est devenu mon mentor d’une façon tout à fait inusitée. En 1994, au moment où j’allais entamer ma marche «archéologique» de 4 mois en Turquie, je n’avais qu’un seul contact là-bas : l’éditeur d’un magazine sur l’art, l’architecture et l’histoire. Je l’ai brièvement rencontré et il a pensé téléphoner à Monsieur Freely pour lui parler de moi, et me le passer…! Je n’étais pas vraiment préparé à cela, mais en lui parlant de mon projet, il m’a tout de suite invité à aller le rencontrer.

On a parlé tout l’après-midi, il m’a immédiatement pris sous son aile. Il m’a suivi à distance, me donnant au moins une fois par semaine des conseils, des contacts importants sur mon chemin, notamment la fille du dernier sultan, des lieux à voir absolument. À la fin de mon périple, il a même organisé une conférence de presse. Il m’a de plus convaincu de commencer des études de doctorat, et même d’organiser les circuits touristiques à thème archéologique.

Une situation touchante : Au début de ma marche de plus de 3 000 km, est survenu un froid glacial durant une nuit en forêt sur une montagne. Le lendemain matin, j’avais les pieds vraiment gelés. Je suis descendu dans un tout petit village et j’ai osé frapper à une maison. Les gens pour qui j’étais non seulement un inconnu, mais en plus un étranger avec qui ils ne pouvaient communiquer, m’ont accueilli le plus chaleureusement du monde. D’abord, avec du chocolat chaud, près du foyer. Puis, ils ont demandé du renfort chez les voisins qui m’ont apporté plein de nourriture. Ils m’ont sauvé la vie. Par la suite, au cours de ce voyage, j’ai souvent rencontré des villageois aussi confiants, généreux et ouverts.

Un moment rigolo : Dans la campagne turque, on nous avait dit de bien prendre garde aux gros chiens féroces semi-sauvages qui gardent les troupeaux, appelés Kangals : ils n’ont même pas peur d’attaquer des tigres. Nous avions donc des appareils qui émettent des ondes pour les éloigner, mais on ne sait jamais s’ils fonctionnent car les humains ne peuvent pas entendre ces ondes. Tout à coup, nous avons vu ces chiens venir dans notre direction en courant, tellement vite qu’ils faisaient s’élever des colonnes de poussière au loin. Nous n’avions pas non plus le courage de «faire le mort». Nous avons donc couru très fort, nous sommes montés sur une colline, et nous avons étés sauvés parce que le sol s’est dérobé sous nos pieds : en fait, c’était une montagne de fumier, et on a calé jusqu’au cou. Vous auriez dû voir la tête des villageois qui nous ont vus arriver, sains et saufs. Rien de drôle sur le coup, mais après, oui!

Un lieu excentrique : Dans la Russie sibérienne, plus précisément à Norilsk. Ce n’est même pas sur la carte, je crois… Il fait jusqu’à -50 degrés dans ce goulag bâti par Staline. Un décor surréaliste. Quand on réussit à creuser le sol, on y voit les richesses apportées par la présence importante de nickel, à côté de déchets anciens comme des jouets et de la vaisselle. Un contraste des plus tristes.

Euphoria  Quel est le plus précieux conseil que vous puissiez donner à un voyageur?

Peter Sommer  – Sourire. À tout le monde que vous rencontrez. C’est ce qui unit le plus tous les gens sur la Terre, même si on ne parle pas la même langue. Sourire, même quand la logistique et les événements pourraient nous faire perdre patience. Et avoir la bonne vision des choses, une approche positive, car toute catastrophe peut devenir une opportunité.

Euphoria  Que préférez-vous faire en vacances, et où?

Peter Sommer  – Une belle vacance pour moi se passe avec femme et enfants. Comme mon épouse est Norvégienne, nous avons l’habitude de passer le congé de Noël en alternance, en Norvège, où c’est vraiment magnifique sous le couvert blanc de neige. Nous y allons aussi pour quelques semaines durant l’été. Nous séjournons alors sur la côte sud, dans le petit cottage de sa famille, à quelques mètres de la mer et nous activités préférées avec les enfants sont simplement de suspendre le temps, en marchant sur la grève rocheuse, en s’éloignant un peu à bord d’un bateau de bois pour pêcher le maquereau ou le crabe. Lorsque c’est possible, la famille vient me rejoindre à la fin de mes circuits en Turquie. L’année dernière, nous avons ainsi passé quelques jours à Dalyan, dans une petite pension près de la rivière, pour nager, visiter quelques ruines à proximité et nous rendre en bateau prendre un bain de boue.

Notre meilleure vacance, récemment, c’était l’automne dernier : avec famille et amis, nous avons nolisé une très belle goélette de bois pour une semaine le long de la côte de Turquie et dans les îles grecques de la partie sud du Dodécanèse avec, pour point d’orgue en particulier pour les enfants, l’île volcanique de Nisyros, ses cratères encore actifs où l’on peut descendre et où l’on peut voir les eaux brûlantes émettre de la vapeur et faire de gros bouillons.

Euphoria  Dans quel pays rêves-vous d’aller un jour?

Peter Sommer  – En tête de ma liste il y avait, jusqu’aux récents événements, la Syrie, la Libye et la Jordanie. Il y a longtemps que je veux y aller pour explorer les fabuleux sites archéologiques de Palmyre, Leptis Magna et Jerash. Peut-être un jour, quand les choses se seront arrangées. Totalement en dehors de mes intérêts et habitudes, il y aurait l’Afrique sub-saharienne. À mes enfants et moi, cela rappellerait les séries de très beaux documentaires de David Attenborough que nous avons regardés à répétition. Ce serait tellement fantastique d’aller voir enfin, en famille, des animaux spectaculaires dans leur environnement naturel.

Tous nos remerciements Monsieur Sommer, et surtout toutes nos félicitations pour ce gigantesque esprit de curiosité et d’initiative que vous avez et que vous partagez avec des gens de tous âges.

Pour en savoir plus sur les circuits organisés et guidés par Peter Sommer, dont celui de la Turquie à l’Italie, en goélette et à table, qui commencera dès ce printemps :  www.petersommer.com

 

Entrevue et rédaction: Sylvie Berthiaume

 Lalibela

Lalibela

Caravane de sel au Mali 

Rocher de Sogdien

Cérémonie de mariage

Merzouga

Touaregs

Îles Éoliennes

Malte

Kaunos, Turquie

Kale, château ottoman, Turquie

Knidos, Turquie

En goélette en Turquie

Nisyros

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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