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Tunisie

Une région luxuriante, où la couleur prend une lumière différente 

À Port-au-Prince, la capitale, on cherche en vain au centre-ville les amas de tentes que nous montrent encore nos médias. Partout, des grues et des clôtures entourent des chantiers de construction en cours et on peut voir des immeubles tout neufs, tout blancs et particulièrement beaux, avec leur style colonial, comme celui de la Cour de cassation qui a été parachevé il y a plusieurs mois.

Oui, nous y avons vu des rues en terre qui se transforment en champ de boue dès que la pluie s’en mêle, des habitations de bric et de broc et des tas de détritus, particulièrement près des marchés. Mais nous avons aussi vu une ville grouillante, vivante, vibrante avec ses échoppes ouvertes sur la rue, ses nombreux ateliers d’artistes, ses musiciens, ses bus couverts de dessins colorés d’où débordent paquets et passagers aussi volubiles que souriants.


Tout plein de rêves

Haïti est une terre fertile pour la culture avec ses écrivains, peintres, sculpteurs et chanteurs qui y expriment et y font vivre l’identité et les valeurs culturelles de leur nation, tant au pays qu’à l’extérieur de ses frontières. La créativité semble un élément indissociable de la survie et de la résilience des Haïtiens.

En fait, jusque dans les produits offerts dans les petits étals des vendeurs de rue, la couleur brille sous une lumière différente. L’atmosphère ne tient pas seulement à la couleur, mais comment elle est jouée. Les produits sont toujours présentés harmonieusement. Ici, la courbe prend le pas sur la ligne droite. Un régal pour les yeux.

D’ailleurs, si vous observez les œuvres produites par les artistes haïtiens, vous y verrez rarement des lignes droites, mais surtout des courbes. Il semble que cela soit inspiré du vaudou, dont la présence est indéniable dans les créations artistiques haïtiennes.

Un cimetière envoûtant

Nous avons eu une meilleure idée de l’influence du vaudou lors de notre visite au cimetière de Port-au-Prince. Immense, il occupe 9 hectares délimités par des murs blanchis à l’eau de chaux. Ici, aucune allée fleurie et bien tracée. Tout a un air de désordre avec des tombes abandonnées, un désordre qui ne semble pas être dû qu’au dernier tremblement de terre.

Edmond, notre guide, nous indique que le petit sentier tout en courbes que nous suivons et qui traverse le cimetière est  « La route nationale »… Celle-ci nous mène tout droit à un chêne, nommé Granbwa, « l’arbre à offrandes ». Son tronc et ses branches basses sont couverts de petites poupées noires et rouges liées par des ficelles. Selon la position des poupées, il peut s’agir d’un envoûtement d’amour, d’un souhait de désunion ou même de persécution, nous dit Edmond. Par exemple, si les poupées se font face, c’est que l’on veut retenir l’être aimé et si elles se tournent le dos, c’est que l’on veut détruire le couple.

Au détour d’une allée, nous découvrons la petite église de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Tout autour, on nous offre un peu de tout, icônes, bougies et parfums utilisés dans le vaudou, tandis que quelques femmes avec ou sans enfants sollicitent des sous.

Un peu plus loin, un caveau bien entretenu « Les Filles de la Sagesse », et un autre qui clame « Bonne fête à tous les morts », illustré de dessins assez morbides, autour desquels flânent quelques femmes, jeunes et vieille, sans doute en attente de quelques clients…

Une visite un peu déstabilisante où le religieux et la magie s’entremêlent.

Une culture en constante ébullition

À partir de bois, métal, tissu et autres produits recyclés, des artisans et artistes créent des produits artisanaux et de véritables œuvres d’art : poupées de tissu, sculptures, cadres en bois sculpté, sculptures de fer coupé, chaises et tables peintes.

Des traces de ces artistes, nous en verrons partout : à Pétion-ville, où villas fleuries et restaurants élégants côtoient de nombreuses galeries d’art; au Marché en Fer, abrité dans un édifice en fer aux rouges et verts flambloyants, mariant un style à la fois parisien et africain. On est ici au cœur de l’activité commerciale où l’on retrouve pas moins de 900 étals d’artisans et artistes offrant leur production avec de grands sourires engageants.

C’est là que nous avons rencontré Edmond Ronald qui se spécialise en récupération de tissus, bouteilles et poupées avec lesquels il crée des personnages, tout à la fois imposants et inquiétants, et surtout inspirés du vaudou. C’est avec lui que nous avons visité l’atelier d’un autre artiste plus connu sur la scène internationale: André Eugène. Sculpteur et récupérateur, ses œuvres monumentales de fer et de bois ont fait partie de nombreuses expositions en Europe et en Amérique. Son atelier regorge d’œuvres de son cru et de ses élèves, car il juge important de transmettre son savoir.

La musique n’est pas en reste

La musique est aussi omniprésente à Haïti. Après tout, son dernier président, Michel Martelly, n’était-t-il pas un chanteur populaire? Et Port-au-Prince a son festival de jazz qui se tient généralement en janvier avec une participation remarquable de musiciens haïtiens avec leur style particulier de créole-jazz.

D’ailleurs, certains de ces musiciens se produisent dans différents restaurants et hôtels de la Capitale, dont l’hôtel Oloffson, véritable institution de Port-au-Prince, qui réunit les jeudis en soirée, tant les amateurs de bonne chère qu’une partie de l’intelligencia haïtienne et des voyageurs avides de traditions locales.

Cet hôtel est un bel exemple du style Gingerbread propre à Haïti avec ses tourelles et balcons en dentelle de bois. Construit au centre de Port-au-Prince par la famille de Tirésias Simon-Sam, ancien président de la République d’Haïti, à la fin du XIXe siècle, il résiste depuis 1896 à tous les séismes. Ses suites, qui sont en fait autant de galeries d’art, portent chacune le nom d’une célébrité qui l’a occupé : John Barrymore, Graham Greene, Jacqueline Kennedy Onassis, Mike Jagger… Nous y avons passé un bon moment à déguster un déjeuner en plein air sur sa large galerie en se promettant d’y revenir un jeudi soir.

Quelques inoubliables, côté hébergement

À Port-au-Prince, nous logions à Villa Bambou, un magnifique hôtel boutique situé dans un quartier tranquille de la capitale à mi-chemin entre le centre ville et Pétion-ville. Situé sur une colline, la vue sur la mer et le centre de Port-au-Prince que l’on peut admirer des nombreuses terrasses et balcons est à couper le souffle. La piscine ainsi que les vastes et luxuriants jardins invitent à la détente. Les huit chambres sont spacieuses et offrent tout le luxe moderne que l’on attend d’un hôtel boutique. En fait, l’architecture, l’attention aux détails dans la décoration et les œuvres d’art servent de décor à un séjour absolument parfait. Et la cuisine absolument délicieuse que l’on nous sert n’est pas en reste.

Le couple de propriétaires d’origine italienne a décidé de retaper cet édifice, ancien siège social de Coca-Cola, et d’en faire un établissement de choix après le séisme de 2010, comme un défi à la nature et un acte de foi envers Haïti. Mission totalement réussie à notre avis!

À Jacmel, le Florita est aussi un choix judicieux. Son édifice colonial blanc et bleu, construit en 1888, alors que la ville prospérait grâce au café, a été converti en hôtel en 1999. Son lobby se transforme en galerie d’art, son escalier est du plus pur style monumental, et son jardin colonial nous ramène à une autre époque.

L’hôtel Dan’s Creek de Port-Salut, avec ses 12 chambres et son restaurant où officient les 2 frères Louis est aussi un rendez-vous gourmand. Créateurs d’une cuisine créole fusion internationale, les chefs offrent conche à la créole, chèvre grillée, poisson gros sel, griot, plantain frit, pintade aux noix, ragoût de cabri, soupe à la citrouille… Il y a là de quoi saliver!

À l’Ile-à-Vache, notre pied-à-terre fut une maison d’hôte : Les Suites La Colline. Un endroit de rêve au milieu d’un décor tout à la fois naturel et créé de toutes pièces par les nombreux artistes dont les œuvres nous interpellent tant sur les murs intérieurs qu’à l’extérieur. Ici aussi, la cuisine de Véliciane Dupont avec son fameux et si goûteux riz djon-djon, un riz noir coloré par des champignons, nous a séduit.

Un peu plus au Sud

Sur la route, toute neuve, qui nous mène de Port-au-Prince vers le Sud, tout devient plus vert au fur et à mesure que l’on avale les kilomètres. L’eau est plus présente et le sol moins aride. On sent de plus en plus les Caraïbes!

C’est jour de marché et toutes les petites villes que nous traversons, Miragoâne, Fonds-des-Nègres, Croix-des-Bouquets, Léogâne, Petit Goâve, sont animées par des étals débordants de fruits, de légumes et de vêtements de toutes couleurs où se salue et s’active une foule, elle aussi fort volubile et colorée.

Tout au long du chemin, nous apercevons de toutes nouvelles constructions, facilement reconnaissables car elles sont toutes faites de blocs de béton gris, que l’on n’a pas encore eu le temps de peindre, signe indéniable qu’on se remet un peu du dernier séisme qui a particulièrement affecté certaines de ces petites villes.

Les Cayes

Après quatre heures de route, que nous avons parcourue grâce aux services d’un chauffeur privé – il est aussi possible de faire le trajet à bord d’un minibus bondé, pour ceux qui privilégient la couleur et les odeurs locales - , c’est l’arrivée aux Cayes.

C’est une ville de 70 000 habitants, donc relativement importante, où l’on retrouve tous les services y compris de grouillants marchés de produits frais et de poissons, puisque beaucoup de pêcheurs des environs y apportent leurs prises.

Quelques attractions locales peuvent être intéressantes, comme les ruines de la Citadelle des Platons, immense forteresse construite en 1804 à 600 mètres d’altitude, donc promesse de vues imprenables. Il faut toutefois prévoir plusieurs heures de marche ou emprunter un tap-tap local.

Jacmel

Tout près des Cayes, Jacmel, avec sa cathédrale blanche, est une ville balnéaire avec un centre historique intéressant et une communauté dynamique d’artistes et d’artisans. Son passé colonial, alors que la culture du café y florissait, lui a laissé de belles maisons aux balcons de fer forgé qui nous rappellent celles de la Nouvelle-Orléans.

Plusieurs ont été détruites en 2010 et certaines sont maintenant habitées par des artistes qui y produisent sculptures, tableaux, décorations murales et objets de papier mâché, comme des masques impressionnants, sans doute inspirés par le fameux carnaval annuel.

Moro Baruk est l’un de ceux qui créent ces fameux masques de papier mâché. Ceux-ci sont célèbres depuis qu’un mannequin de Victoria’s Secret en portait un, lors d’une séance photo. Une vingtaine d’artisans travaillent le papier mâché et le bois dans son atelier, créant masques et plateaux. Fait intéressant, ils fabriquent le papier mâché à partir de papier recyclé et de sacs de ciment qu’ils récupèrent auprès des constructeurs.

Port-Salut

Petit village à une trentaine de kilomètres des Cayes où est né l’ex-président d’Haïti, Jean Bertrand Aristide. À partir des Cayes, des tap-taps vous y amènent sans problème.

Sa magnifique plage bordée de palmiers, assez peu fréquentée par les touristes, mérite une baignade et quelques heures de détente, tout comme la cascade qui coule tout près.

On y trouve aussi l’un des plus grands systèmes de grottes des Caraïbes, appelé « Grotte Marie-Jeanne », dont la formation remonterait à plus de 60 millions d’années. Ses 54 chambres forment un véritable labyrinthe de 4 kilomètres de galeries réparties sur 3 niveaux, couverts de stalagmites et stalactites.

Le vétiver, vous connaissez?

Les amateurs d’huiles essentielles connaissent sûrement le vétiver. Qualifié parfois de « faux patchouli », il est utilisé en parfumerie ou savonnerie et sert aussi à préserver les vêtements de laine ou de fourrure des attaques des insectes. Ce que l’on ignore toutefois, c’est qu’Haïti produit 50 % de l’huile de vétiver au monde et que la région des Cayes est considérée comme la capitale internationale de cette production.

Plusieurs plantations sont concentrées à Port-Salut et on peut y visiter une usine pour apprécier l’odeur particulière de cette huile et même s’en procurer. Elle est reconnue pour stimuler le système vasculaire et est utilisée en massage pour ses propriétés anti-inflammatoires et l’activation de la circulation du sang.

Jérémie

À presqu’une centaine de kilomètres des Cayes, la commune de Jérémie est connue pour ses magnifiques plages de sable fin bordant des eaux turquoises, ses paysages luxuriants et son atmosphère détendue. Pour un peu plus d’action, des montagnes en arrière-plan vous invitent à la randonnée.

L’architecture de certaines de ses maisons rouges et vertes à dentelles de bois mérite d’être soulignée.

Un peu isolée, cette commune est aussi connue comme un centre culturel du pays car plusieurs poètes et écrivains y habitent, inspirés sans doute par l’endroit qui a tout d’un coin de paradis. D’ailleurs, de grands écrivains Haïtiens, tels qu’Émile Olivier, Edmond La Forest et René Philoctète y ont trouvé leur inspiration.

Sans compter, les plus célèbres d’entre eux : Alexandre Dumas père, auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo et son petit-fils, Alexandre Dumas fils, connu surtout pour sa Dame aux Camélias. Il est possible de visiter les vestiges de la maison natale de ce dernier, ancienne plantation de café, l’Habitation Latibolière.

Fin du périple

C’est à partir des Cayes, que nous avons appareillé vers l’Île-à-Vache, petite île de 15 km de long par plus ou moins 5 km de large, au sud ouest d’Haïti. Sans voiture, ses 14 000 Ilavachois y vivent majoritairement de la pêche, d’un peu d’élevage et d’agriculture. Un ilot inoubliable que nous avons décrit dans un article précédent.

Y aller sans hésitation

Les signaux contradictoires qui nous arrivent concernant Haïti ne manquent pas. Violence et presqu’émeute lors des récentes élections, images de camp de tentes à Port-au-Prince et tas de détritus s’opposent à une image que tente de véhiculer sa ministre du tourisme en scandant que « la perle des Antilles est de retour! »

Qu’en est-il vraiment?

À cela nous ne pouvons que répondre qu’Haïti, c’est en effet tout cela et beaucoup plus et témoigner de notre expérience personnelle.

Oui, à Haïti nous devons accepter de quitter un certain confort, non seulement matériel. Accepter de savourer l’instant présent, tout comme le font les Haïtiens, tout en s’attendant à être surpris à tout moment par une scène, un paysage. Accepter d’être un peu déstabilisé. Bref, être disponible pour l’inattendu et la différence.

Par ailleurs, jamais nous ne nous sommes sentis menacés, mais plutôt toujours surpris par des « bonjour », accompagnés de sourires engageants et plus souvent qu’autrement par un désir évident de poursuivre la conversation.

Et nous n’hésiterons certainement pas à y retourner!

Christiane Théberge

Ce reportage fut rendu possible grâce à l'invitation de Lambert Farand, qui nous a accueilli aux Suites La Colline à l'Île-à-Vache. Nous le remercions. 


 

Construction à Port-au-Prince

Traces du séisme à Port-au-Prince

Arbre à offrandes au cimetière

Au cimetière

Marché en Fer

Création d'Edmond Ronald

Sculpture monumentale: André Eugène

Hôtel Oloffson

Villa Bamboo 

Chambre, La Florita

Dan's Creek, Port-Salut

Jour de marché à Fonds-des-Nègres

Masque de Jacmel

Plage, Port-Salut

Jérémie

Les Suites La Colline, Île-à-Vache 

 

 

 

 

  

 

 

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