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L’Inde. Les Indes, disent encore certains

Bien que le terme soit passé de pluriel à singulier avec l’avènement de l'indépendance en 1947, la forme plurielle lui sied bien. 

L’Inde, un pays aux milles visages

Visages humains avec une population dépassant 1,2 milliards, plus de 50 ethnies, 23 langues officielles et 4 000 langues régionales et dialectes, géographique avec des zones tropicales, désertiques et Himalayennes...sa diversité embrasse tous les aspects de la vie.

Une Inde il y en a une pour tous et chacun. L’Inde historique et archéologique dénotant entre autres des traces de vie vieilles de 30 000 ans et des installations néolithiques remontant à 7 000 avant J.C.

Une autre, architecturale avec des palais de maharajas plus grands que nature, tout autant que des maisons populaires ornées de dentelles de bois, des temples aux sculptures sensuelles et voluptueuses. Une Inde culturelle, avec ses danses, sa musique, son art....puis, celles des épices, des saveurs, des couleurs. Mais aussi l’Inde du thé, de la spiritualité. Une Inde où même le panthéon a plus d’un visage et est presque aussi peuplé que le pays. 

Une mémoire collective partagée 

Parmi tous ces visages, un regard. Un regard qui se pose le temps d’un souvenir sur celui des Rabaris du Gujarat et des Kalbeliyas, aussi connus sous le nom de Sapera du Rajasthan, peuples nomades gitans.

Descendants des Rajputs, et principalement éleveurs de dromadaires, les Rabaris se sont graduellement tournés vers l’élevage de chèvres et de moutons. De culture très riche, ils sont réputés pour leurs broderies qui constituent un mode d’expression de leur identité. Très esthétiques, ces créations sont la mémoire collective de la tribu. Les femmes passent leurs après-midis à broder. Trousseaux, sacs et vêtements, tout y passe. À l’instar des tatouages qu’elles portent sur le cou, la poitrine et les bras, elles brodent des symboles magiques de bon augure qu’elles agrémentent de miroirs de formes diverses.

Comme toutes les femmes indiennes, elles aiment s’orner de parures diverses. Les Rabaris se distinguent entre autres par leurs boucles d’oreilles en laiton qui étirent le lobe et qui représentent des serpents de formes abstraites. 

Un prince veille

De nos jours, seul 1% de leur population est nomade. Le reste est semi sédentarisé. Un peuple que l’on rencontre tout au bout d’une route cahoteuse parcourue à bord d’une vieille jeep, dont on s’étonne encore qu’elle fonctionne. Et, en compagnie de rares personnes aptes à nous y conduire. Privilégiée, j’ai la chance de connaître un prince ayant la cote dans son royaume. Bien que ce statut ait été officiellement aboli en même temps que celui des castes, il n’en demeure pas moins présent dans l’esprit des gens qui vénèrent et respectent énormément Danraj.

Cet homme humble au grand coeur, accueille des enfants dans le besoin. Il a vécu en Amérique et est revenu s’occuper de ce campement de désert, au milieu de nulle part, dans l’état du Gujarat. Écoles et orphelinats ont été ouverts grâce à celui qui a aussi adopté une bonne douzaine d’enfants nomades ou issus des villages semi-nomades avoisinants. C’est lui que viennent voir les nomades en cas de besoin, parcourant des kilomètres à pied et en autostop - afin d’obtenir argent, médicaments, gîte et couvert au campement, en attendant qu’il se libère pour aller les reconduire jusqu’à leur base temporaire. 

De chasseurs de serpents à artistes

Ayant appartenu à la caste des intouchables, les Kalbeliya ont de tout temps été des parias. Ils vivaient en marge des villages où ils étaient temporairement tolérés. Leurs campements (deras) se déplaçaient en suivant un circuit qui se répétait au fil du temps. 

Aujourd’hui encore, les castes supérieures les regardent de haut et la réticence est palpable, sous des dehors sociaux polis.

Habiles traqueurs de serpents, ils les attrapaient pour en extraire le venin ensuite vendu à des fabricants d’antidotes. Très près de la nature, ils ont développé une excellente connaissance des plantes. Traditionnellement, les hommes transportaient des cobras dans des paniers et allaient de porte en porte, alors que les femmes dansaient et chantaient afin d’obtenir l’aumône. Mendicité qu’ils ne perçoivent pas comme déshonorante. Depuis « l’Acte de Protection de la Vie Sauvage » survenu en 1972, ils ont perdu le droit d’exercer leur profession de chasseurs de serpents. 

La danse est devenue leur principale source de revenu. Ayant un goût sûr pour les arts, les maharajas les invitaient au palais pour agrémenter leurs réceptions. Précurseurs, ils avaient flairé la qualité exceptionnelle de cette forme d’expression artistique. Elle fait partie de l’héritage culturel intangible de l’UNESCO depuis 2010.

Si certains ont commencé à faire des tournées mondiales, cette activité sporadique, à laquelle tous ne participent pas, doit être complétée avec du travail aux champs ou comme berger.

Traditionnellement, les danseuses se tatouent un peu comme les Rabaris. Les jeunes tendent à remplacer graduellement cette coutume par le maquillage, modifiable selon l’humeur du moment. Le costume et la danse évoquent le serpent. Joyeux, le chant est tiré du folklore et de la mythologie et sert à transmettre l’identité du groupe aux générations suivantes.

De nos jours. il arrive que ceux qui ont réussi à faire lever leur carrière s’établissent dans des villes telles que Udaipur et Jaipur. D’autres demeurent encore dans des secteurs désertiques où on a du mal à les trouver, même avec un chauffeur local. 

Ces visages expriment une histoire aussi vaste que la misère qu’ils connaissent. Des visages qu’ils parviennent à orner de sourires et regards de braise.

Francine Tellier


www.francinetellier.com 

Rabaris du Gujarat

Jeune Kalbeliya du Rajasthan

Broderie Rabari

Danraj, le prince

Danseuse Kalbeliya

Reika, Kalbeliya du Jaypur

 

 

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