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Patrick Bureau

Patrick Bureau
Armes d’imagerie pacifique, perfection technique, sens artistique, verve diplomatique, sourire sympathique et attitude empathique accompagnent Patrick Bureau, depuis 20 ans, de par le vaste monde.

C’est ainsi qu’il a su déceler puis révéler, avec tout autant d’exubérance que d’élégance, les beautés et secrets du passé comme du présent, de la Laponie, du Kenya, du Mexique, de la Thaïlande, de la Grèce Continentale, de l’Autriche et de la Norvège.

Et, cette année, dans le cadre de la série de ciné-conférences Les Grands Explorateurs, Patrick Bureau présentera ce qu’il a retenu de vraiment exaltant dans son plus récent périple en Andalousie : les caves troglodytes de Guadix, l’épopée de Christophe-Colomb, le pèlerinage du Rocio, le parc de Cabo de Gata, les cultures sous serres d’El Ejido, les villes de Séville, Cordoue et Grenade, et enfin, le peuple andalou.

Il commentera en effet son film, intitulé Le Chant du Sud, devant les amoureux de voyage en général et de l’Espagne en particulier, dans 29 villes du Québec, du 11 mars au 19 mai 2014.

 

Euphoria – Parlez-nous d’un voyage que vous considérez globalement parmi les plus euphoriques que vous ayez faits.

Patrick Bureau  –  Si l’euphorie est une impression intense de bien-être général, pouvant aller jusqu’à un état de surexcitation, alors je peux dire que ce sentiment je le connais, et j’avoue humblement que je l’éprouve à chacun de mes départs en expédition. Il m’envahit dès lors que je prépare un futur voyage.

Je me souviens de mon projet de partir au Kenya, dans le but de découvrir la richesse et la diversité de la faune sauvage, mais aussi de partager la vie quotidienne des guerriers Massaï. L’idée de se retrouver au cœur de la savane, à vivre aux côtés des guerriers et de leur bétail, de boire du sang tout frais tiré de la jugulaire de la vache, de dormir à même le sol dans de petites huttes recouvertes de bouse de vache séchée et entouré de bêtes sauvages, a généré en moi une très vive excitation en même temps qu’une très grande appréhension. Une fois sur place, cette excitation demeure lorsqu’on partage le quotidien de ces gens menant un mode de vie si opposé au nôtre. L’Afrique vous saisit et vous transporte dans un autre monde. Sur ce continent, chaque région, chaque peuple a ses coutumes et ses rites. Au Kenya, les Massaï ont leurs codes, leurs propres règles, et ne pas les respecter peut vous exposer à des réactions très vives et parfois incontrôlées de la part de certains membres du clan. Là-bas, dans cet univers sauvage, la notion de vie et de mort est très éloignée de celle de notre monde dit civilisé.

J’ai connu cet état d’intense excitation lors de la cérémonie de l’«eunoto», qui correspond au changement de classe d’âge chez les «moranes», les jeunes guerriers Massaï. Ce passage à l’âge adulte est l’occasion pour chacune des mères de raser le crâne de leur propre fils. Cérémonie particulièrement émouvante que partagent tous les membres de la communauté à l’intérieur de la «manyatta», le village traditionnel massaï. Les jeunes appréhendent ce changement de statut leur ouvrant ainsi le droit de se marier et de constituer une famille. Tout le clan était présent pour l’événement. J’étais le seul blanc parmi eux. Les femmes et les hommes étaient parés de leurs plus beaux atours et chacun participait activement à la cérémonie. Les chants et les danses des guerriers rythmaient les journées. Le sacrifice d’une vache et l’alcool local fermenté, bu à la paille naturelle, nous accompagnait tout au long de ces journées. Sous l’effet de la chaleur, du manque de sommeil et de l’alcool, les esprits s’échauffaient et l’instinct de guerrier avait tendance à réapparaître rapidement.

Le courage, la fierté et l’honneur sont l’essence même des valeurs de ce peuple Massaï. Les chefs du clan veillaient de près au bon déroulement de la cérémonie et pouvaient intervenir à tout moment, en cas de besoin, pour apaiser les jeunes les plus excités et parer à tout débordement. J’ai vu de mes propres yeux deux jeunes guerriers se provoquer à la machette devant moi pour séduire une jeune femme Massaï, dont ils étaient tous les deux éperdument amoureux! La tension était vive et la vision du combat effrayante!! L’état d’excitation s’est vite transformé en effroi et en peur!

Euphoria   Quelle situation particulièrement impressionnante avez-vous vécu en voyage ? 

Patrick Bureau  – Un des moments forts que j’ai connus dans ma vie de voyageur, s’est déroulé dans le nord de la Norvège, bien au-delà du cercle polaire, sur le plateau du Finnmark, lorsque j’ai eu la possibilité d’accompagner une famille d’éleveurs de rennes pendant la transhumance de printemps. Je rêvais de cette aventure depuis ma plus tendre enfance. Je voulais vivre avec les éleveurs de rennes, suivre leur troupeau de plusieurs milliers de bêtes, dormir sous le «lavvo», la tente lapone par – 40 °C et partager le quotidien de ces hommes et de ces femmes vêtus de peaux de rennes.

Ce rêve a pu se réaliser. Après plusieurs tentatives, j’ai finalement réussi à rencontrer une famille lapone à Karasjok en Laponie norvégienne, qui comprenait ma démarche et qui m’a permis de concrétiser mon rêve. Souvenir inoubliable que celui de se déplacer sur des traîneaux tirés par des motoneiges pendant plus de 3 semaines dans cet univers glacé, presque totalement vierge (seulement 2 habitants au kilomètre carré!), soufflé par des vents violents une grande partie de l’année. L’objectif de cette famille était d’encadrer leur troupeau de 5 000 rennes dans la toundra, pour les mener sur les pâturages d’été au bord de l’océan glacial arctique situés à plusieurs centaines de kilomètres de leur campement d’hiver.

Tâche plus difficile qu’elle n’y parait parce que sur ces terres sauvages, le lichen, la nourriture principale des rennes n’est pas présente partout. Il faut donc sans cesse scruter la végétation en amont du troupeau pour évaluer la quantité et la qualité du lichen, afin d’orienter le bétail vers l’endroit le plus approprié. Régulièrement, un homme était missionné pour faire des trous dans la neige gelée et évaluer l’état de la végétation.

Plusieurs familles d’éleveurs effectuent également leur transhumance à cette période de l’année. Ces éleveurs nomades doivent par conséquent rester très vigilants pour ne pas mélanger leurs troupeaux et se défendre de l’attaque des loups, des renards ou des lynx, qui rôdent fréquemment sur ces territoires sauvages. Les conditions climatiques extrêmes que connaît cette région désertique rendent cette tâche particulièrement difficile.

Durant ce périple, j’ai véritablement découvert ce peuple, la force de ces hommes qui ne dorment presque pas, surveillent constamment à la jumelle leur bétail, ne mangent que du renne bouilli ou séché, boivent du café jeté dans une casserole de neige en ébullition et ne communiquent entre eux que lorsque cela est nécessaire. Pas un geste superflu, pas de mouvement brusque ou inutile. Ici, il faut savoir s’économiser, dormir quelques minutes n’importe où si les conditions le permettent et savoir reprendre des forces à tout moment.

J’ai observé leur caractère bien trempé, leur remarquable adaptation à ce milieu hostile, leur connaissance parfaite du territoire et de leurs animaux, mais aussi leur profondeur d’âme, la solidarité qui règne entre eux et les raisons de leur combat à défendre et protéger leur territoire contre toute exploitation de leur sous-sol. Magnifique leçon de vie, d’humilité et de courage que m’ont donné ces nomades du Grand Nord! Je ne l’oublierai jamais.

Euphoria  Vous avez sûrement rencontré une personne absolument mémorable…

Patrick Bureau  –  La scène se déroule en Autriche. Je filmais alors les skieurs autrichiens descendant les pentes abruptes situées tout près d’Innsbruck. En les montrant si à l’aise sur les planches, je voulais évoquer leur incroyable faculté à maîtriser cette discipline, et ainsi comprendre pourquoi les skieurs autrichiens obtenaient régulièrement d’excellents résultats dans les compétitions internationales. Je savais que l’Autriche était un pays de hautes montagnes et que le ski faisait partie de la culture des Autrichiens, au même titre que la musique et … la tarte Sacher!

Concentré sur ma caméra à réaliser les images les plus évocatrices de ces passionnés de la glisse, je fis une remarque à mon assistant situé à quelques mètres de moi. Sur le ton de la plaisanterie, je lui confiai: « J’aimerais bien voir un de ces skieurs chuter et dévaler la pente en faisant des saltos ! On se rendrait mieux compte ainsi de l’inclinaison de la piste et de la difficulté à la descendre en restant debout! »

Sur le champ, j’entendis une voix de femme me répondre en français : « Ça ne risque pas d’arriver ! Le skieur que vous filmez est mon mari! Il est né ici et depuis qu’il est petit, il descend sans aucun problème cette pente à près de 70 % de déclivité! Vous ne pouvez même pas imaginer le nombre de fois qu’il a déjà descendu cette piste abrupte ! »

Mon assistant et moi sommes restés interloqués après l’intervention de cette jeune tyrolienne, ne sachant même plus comment lui présenter nos excuses au vu du comique de la situation. Immédiatement, cette femme se rapprocha alors de moi et m’interrogea sur les raisons de notre présence ici et de l’intérêt de tourner ces images. Après quelques explications de ma part, elle me suggéra de nous apporter son aide en demandant à son mari de refaire plusieurs fois la descente, afin que je puisse réaliser plusieurs prises de vue d’un skieur autrichien en action. Une fois ces images réalisées, elle me demanda si je ne souhaitais pas aussi filmer du «skeleton»? Ne sachant pas ce que signifiait ce mot à l’époque et ne voulant pas mettre à jour mes lacunes et mon inculture en matière de sports d’hiver, je lui répondis que cela m’intéresserait beaucoup.

Sur le champ, elle appela Christian Auer son mari et, pendant qu’il se rapprocha de nous, me révéla modestement qu’il était très bon dans cette discipline au point d’en être le champion du monde! Je fus estomaqué par cette déclaration!

Christian, skis encore aux pieds, sortit son téléphone de la poche de sa combinaison et composa deux numéros: le premier pour informer les responsables de la piste d’Iggls de l’arrivée soudaine d’une équipe de télévision française et de la nécessité de lui préparer immédiatement la piste. Le second, pour demander à ses quatre amis membres de l’équipe autrichienne de venir s’entraîner et participer au tournage avec lui.

C’est ainsi que je me suis retrouvé en moins d’un quart d’heure, sur la piste de bobsleigh d’Iggls, une des plus célèbres du monde, avec cinq membres de l’équipe nationale, tous vêtus de la tenue autrichienne, à me demander ce que je pouvais faire ici !!

La tâche qui m’attendait était gigantesque! Je devais filmer avec une seule caméra un champion du monde et quatre remarquables athlètes, chaussés de patins, plongeant dans ce goulet, allongés sur leur petite luge la tête en avant au ras de la glace et dévalant la piste à plus de 140 km/h !!! Une véritable descente de la mort!! Je n’oublierai jamais ce champion du monde!

Euphoria – De quelle cuisine exotique êtes-vous friand ?

Patrick Bureau – Parmi les pays de tous les continents que j’ai eu l’occasion de découvrir, je dirais spontanément que la cuisine asiatique me séduit. Et, en étant plus précis, j’ajouterais que ma préférence porte sur la thaïlandaise et la vietnamienne. Je trouve dans ces cuisines beaucoup plus de finesse, de diversité, de saveur et de subtilité que dans les autres cuisines asiatiques. Je n’ai jamais ressenti de saturation à manger des plats thaïs ou vietnamiens. J’ai le souvenir d’un plat de buffle au curry rouge et lait de coco avec du riz gluant dégusté dans le Triangle d’or près de Chiang Raï. Un vrai délice !

Euphoria  Un livre spécifique vous a-t-il donné la piqûre du voyage?

Patrick Bureau – C’est sans conteste les livres des explorateurs des régions polaires qui m’ont donné le goût du voyage. Ce n’est pas que les autres zones géographiques du globe ne m’intéressaient pas, mais j’étais comme attiré par les pôles. L’isolement, le grand froid et les conditions de vie extrêmes me fascinaient. Je me demandais toujours comment l’Homme pouvait survivre et s’adapter à ces milieux hostiles. 

J’ai en mémoire les livres de Roger Frison Roche, Le Rapt et La dernière migration : ces deux romans m’ont considérablement incité à découvrir ces régions froides du Grand Nord et à voir de près la vie de ces hommes et de ces femmes du bout du monde. Après ces lectures, j’ai eu envie de vivre moi-même auprès des Lapons éleveurs de rennes et de partager leur quotidien. Je voulais me tester et mesurer mes limites. J’ai commencé par la Laponie norvégienne, puis j’ai poursuivi par la Laponie suédoise et finlandaise. J’en garde de très bons souvenirs.

L’Alaska et la Sibérie me faisaient rêver également, et à ce jour, je n’ai toujours pas répondu à cet appel. Mais je ne me résigne pas ….

Euphoria  Savez-vous précisément quel voyage vous rêvez encore de faire ?

Patrick Bureau  – La vie est relativement longue, et même avec un très grand appétit de voyageur, il y a des régions du monde où l’on ne pourra aller. En menant la vie de reporter cinéaste, j’ai fait le constat que je ne pourrai malheureusement pas explorer tous les pays et toutes les régions du globe. C’est désolant, mais si vrai! 

Il y a les destinations de voyage professionnelles dans le but de réaliser un documentaire et les autres, à but privé. Les premières me permettent, puisqu’elles sont l’objet même du film, de passer beaucoup de temps dans chacun des pays concernés pour mieux les appréhender. Les secondes, visitées sur une plus brève durée, ne me donnent souvent qu’un aperçu et qu’une certaine saveur de la région. Le voyage est avant tout, selon moi, une question de rencontres. Le temps passé dans un pays est le facteur essentiel à sa compréhension et à la possibilité d’y faire de riches rencontres avec sa population.

J’ai une destination qui me fait rêver depuis longtemps, car elle symbolise tout ce que le voyage peut offrir: le dépaysement total, une nature magnifique et préservée, une histoire et un patrimoine exceptionnels, un mode de vie typique à la région et enfin des traditions encore bien ancrées… La Polynésie offre à mes yeux toute cette diversité. Les images que j’ai dans ma tête de cette région du monde, associées aux noms évocateurs des îles (Tahiti, Bora Bora, les Marquises …) et à ces hommes célèbres (Bougainville, Gauguin, Brel…) ne cessent de me le rappeler ! Je crois qu’il faut avoir un voyage en tête et ne pas cesser d’en rêver, même si celui-ci ne se réalisera probablement pas !

Euphoria  Êtes-vous un voyageur différent et vos choix sont-ils différents lorsque vous voulez vous reposer ?

Patrick Bureau  – Je ne suis pas du genre à rester des heures durant, allongé sur une serviette à la plage, aussi magnifique soit-elle. Pour moi, les vacances, c’est l’occasion de voyager à un rythme plus tranquille et sans souci de produire ou de rapporter des images. J’aime flâner sur les marchés du monde, rencontrer des gens, partager des cafés et découvrir des lieux ou des particularités locales. Je fais rarement de la photo en vacances. Je m’imprègne des lieux et des senteurs pour mieux les apprécier. Les vacances pour moi, c’est vivre autrement, quel que soit l’endroit où je me trouve.

Merci Patrick Bureau pour ce tour du monde en quatre axes. On a déjà hâte que vous reveniez de votre actuel voyage pour nous délecter de vos aventures, rencontres et recettes.

Pour connaître les dates, villes et salles auxquelles il présentera ce printemps ses ciné-conférences sur l’Andalousie dans le cadre de la série Les Grands Explorateurs, et pour se procurer l’un ou l’autre de ses récits sur l’Autriche et la Norvège, on consulte :

www.bibliomonde.com

www.lesgrandsexplorateurs.com 

Eunoto au Kenya

En Norvège

En Norvège

En Norvège

En Autriche

En Autriche

À Séville

À Granada

Marché en Thaïlande

Cuisine Thai

Tahiti

Photos: Patrick Bureau et Patrick Bernard 

 

 

 

 

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