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Patrick Bureau

Martine Michaud 
Caméra au cou et à l'œil, elle a parcouru 40 pays et fait 125 plongées, en réalisant sa mission personnelle qui est de montrer et documenter la face positive du monde, pour faire contrepoids à toute la laideur et la férocité que les médias d’information véhiculent. Malgré tout, elle a une admiration sans borne pour les photographes travaillant en zones de conflits et de catastrophes.

La passion de Martine Michaud, c’est donc la beauté de la nature et surtout des gens, non seulement au sens esthétique, mais également au sens de leur volonté et de leur capacité de changer les choses, qui semblent parfois ou qui ont été immuables pendant longtemps.

Par la photographie et par le bénévolat qu’elle pratique souvent en chemin, elle partage cette foi en l’humanité, qui est la sienne et celle des gens qu’elle croise.

Un parcours artistique et humanitaire – naturel, pourrait-on dire – pour celle qui a fait des études en sociologie et qui, dès son tout jeune âge, était fascinée par les reportages qu’elle voyait sur des femmes anthropologues, comme Jane Goodall. À sa manière, Martine Michaud, a suivi leurs traces sur la planète entière.

Au moment de cette entrevue, elle venait de publier un magnifique ouvrage photographique intitulé «Bhoutan, lotus et dragon», accompagné des commentaires de Steven Guilbeault, membre fondateur d’Équiterre, ainsi que des poètes Danielle Fournier et Sylvain Campeau.

À notre tour, accompagnons l’œil, l’âme et l’énergie de Martine Michaud pour découvrir que sa quête est loin d’être terminée.

Euphoria – Concernant le Bhoutan, où vous êtes déjà allée deux fois et avez passé 9 semaines, qu’avez-vous découvert? 

Martine Michaud  –  Tout d’abord, voici ce qui m’a incité à m’y rendre… Première raison : il y a longtemps, j’avais constaté en lisant un reportage sur ce pays, dans le National Geographic, je crois, que le Bhoutan était absolument photogénique, notamment avec ses rivières tumultueuses, son architecture fascinante, les vêtements si particuliers et colorés, des festivals sacrés et masqués montrant des spectacles inouïs, où l’on surnomme les danseurs, «les moines volants». 

Deuxième raison : la découverte d’un pays qui a développé une véritable originalité. C’est le pays qui a inventé la notion et l’application officielle du «Bonheur national brut» (BNB), par opposition au «Produit national brut» (PIB), en vigueur dans tous les autres pays. Et ce n’est pas qu’un slogan, c’est vraiment intégré dans la culture et la société au quotidien, chez les gens individuellement et collectivement.

Les indices, ou piliers, du BNB sont entre-autres la protection de l’environnement, la culture nationale, le développement économique durable, la bonne gouvernance de l’État, donc la transparence et l’absence de corruption. Le but visé et atteint : l’harmonie collective prime sur l’individuelle, ce qui n’empêche pas le bonheur individuel.

Troisième raison : je souhaitais aussi ressentir sur place, comment on se sent dans un pays bouddhiste. J’ai constaté que les gens sont sereins, polis, ni bruyants, ni agressants, très affables entre eux, et très accueillants envers les étrangers. En fait, ils sont fiers, sans arrogance.

Remarquable : les bouddhistes du Bhoutan prient pour les autres, pas pour eux-mêmes. Et lorsqu’on voit partout une multitude de petits drapeaux colorés sur lesquels sont écrits des prières, ils sont attachés de manière à voler au vent pour que ces prières aillent se déposer sur les personnes à qui les prières sont destinées. Quelle formidable pensée, si jolie en plus.

J’ai aussi été surprise de voir que les gens acceptent facilement de se faire photographier.

Euphoria   Vous vous intéressez beaucoup à la condition des femmes. Qu’en est-il au Bhoutan?

Martine Michaud – Lors de mon deuxième voyage, je suis allée y travailler bénévolement, pour être encore plus près d’eux, d’elles devrais-je dire, car je suis allée enseigner le yoga dans l’un des nombreux monastères pour femmes que l’on appelle des «nonneries bouddhistes». Bien entendu, j’y ai pris des images fantastiques pour un second livre, qui sera bientôt publié.

Dans la société civile, j’ai été heureuse de voir que les femmes sont très autonomes, qu’il n’y a pas de mariages forcés, qu’elles ne subissent généralement pas de violence et que le crime d’honneur n’y existe pas. Les femmes sont très fortes, elles tiennent commerce. Les héritages familiaux sont réservés aux filles aînées, non aux fils. Elles ont droit de vote et droit de propriété. Encore plus surprenant : en cas de divorce, c’est l’homme qui doit quitter la maison familiale.

Les hommes sont taquins, joueurs et aimables avec les femmes, y compris avec les étrangères dans la rue, même le soir.

Euphoria  Vous parlez d’au moins trois éléments fort surprenants dans la vie quotidienne du Bhoutan. Comment cela se passe-t-il?

Martine Michaud –  Les gens du Bhoutan sont très disciplinés. Par exemple, le pays s’est donné pour objectif d’avoir une agriculture entièrement biologique d’ici 2020, soit d’ici 5 ans seulement. Eh bien, c’est tout à fait réalisable, puisque c’est déjà accompli en bonne partie, et aussi parce que la population s’autodiscipline avec facilité.

Ensuite, imaginez… l’usage du tabac est interdit, depuis belle lurette. Même les étrangers ne peuvent entrer au pays avec du tabac ou des cigarettes!

Autre manifestation de discipline et de courtoisie : il n’y a aucun feu de circulation dans les rues. Nul besoin. On ne ressent jamais qu’on pourrait se faire heurter par un véhicule. Qui plus est, au seul grand carrefour giratoire de la capitale où avait été installé un feu de circulation, celui-ci a été enlevé à la demande de la population qui a voulu le remplacer simplement par un gendarme aux gants blancs bien en vue dans un petit kiosque.

Encore plus formidable : rappelons que le Bhoutan est pratiquement sorti du Moyen Âge depuis un siècle seulement. Une royauté s’est alors établi. Puis, c’est le roi lui-même qui a suggéré que le pays devienne une démocratie, pour entrer dans la modernité, en 2008, en s’inspirant du modèle anglais.

Deux petites anecdotes sur l’esprit d’ouverture des femmes. Voyant une femme, sur le pas de sa porte, vider l’eau de vaisselle dans une rigole, je lui ai demandé si je pouvais la photographier. Elle a non seulement accepté de bon gré, mais elle m’a aussi invité à entrer dans sa demeure, pour rencontrer son mari et partager le thé, puis les voisins se sont amenés, et ainsi de suite.

Un autre jour, pendant un festival, j’ai voulu photographier une dame très âgée, qui s’est dite surprise parce que, selon elle, j’aurais dû photographier, «les magnifiques jeunes filles pas toutes ridées» qui participaient au spectacle. Elle a finalement accepté.

Euphoria – Concernant l’Afrique d’où vous revenez, avec la Fondation « 60 millions de filles », qu’avez-vous fait au juste? Qu’avez-vous découvert d’inattendu?

Martine Michaud – Cette fondation a pour but d’aider les filles dans le monde qui n’ont pas accès à l’éducation. Je souligne d’ailleurs qu’elle n’a aucun frais d’administration : toutes les personnes qui y œuvrent le font bénévolement et 99 % de l’argent reçu est versé dans les projets. 

En Ouganda, de l’argent a été octroyé au projet «Nyaka». J’y ai vu à quel point les gens ont une vision globale de restructuration des communautés. Ce projet comporte la construction d’écoles, de cliniques, de librairies et même la constitution d’un groupe de grands-mamans qui ont pris sous leurs ailes les orphelins du SIDA. Ces dernières font d’ailleurs des miracles avec le système de micro crédit mis en place.

Au Kenya, le projet «Free the children» implique les jeunes hommes Masaï pour faire échec aux mariages forcés, à l’excision, à la vente de femmes en échange de vaches, etc. Il y a donc maintenant une nouvelle génération de guerriers Masaï, qui deviennent des guerriers en faveur de l’éducation des hommes et des femmes.

Un autre projet de «Free the children» s’occupe d’amélioration des conditions sanitaires dans les villages et sur les routes.

Enfin, un autre regroupe 492 femmes Masaï, qui gèrent elles-mêmes des villages, et qui contribuent au rapprochement intertribal, limitant ainsi le climat de violence.

Euphoria  Avez-vous fait d’autres documentaires photographiques?

Martine Michaud  – J’ai déjà couvert le Maroc, qui m’a valu une exposition importante, illustrant tout un choc culturel. Et au Costa Rica, ce sont surtout la faune et la flore qui ont été les grandes vedettes sur pellicule.

Euphoria  Quel serait votre rêve de voyage le plus fou?

Martine Michaud  – Aller dans l’espace. Rien de moins. Voir notre Terre de si haut, entourée par l’immensité. Que ce serait excitant!

Euphoria  Quelles photos rêvez-vous de faire à l’étranger ou au Canada?

Martine Michaud  – Pas une en particulier. Plutôt de nouveaux portfolios complets, pour témoigner de ce que je vois et ressens, par exemple sur :
- une civilisation méconnue du nord du Vietnam;
- la Mongolie à cheval;
- la Route de la Soie;
- le long trajet à bord de l’Orient Express, tout en faisant des haltes pour découvrir des merveilles;
- un séjour dans un camp de Tanzanie où des femmes se sont réfugiées avec leurs mères pour fuir l’excision et autres sévices imposés aux femmes.

Au Québec, j’aimerais beaucoup réaliser un album de photos accompagnant la poésie de Danielle Fournier.

J’adorerais aussi retourner spécifiquement pour photographier des beautés fatales, comme :
- les glaciers de Patagonie;
- les gauchos d’Argentine;
- les configurations rocheuses surprenantes du Parc de la Vallée de la Lune, au nord de Mendoza.

Euphoria  Voulez-vous partager avec nous quelques euphories en rafale?

Martine Michaud  – Les coquettes maisons que l’on nomme «trulli», à Alberobello, en Italie. Les petits villages péruviens près de Cuzco. Au camp de base tibétain du mont Kailash, la surprise au réveil de voir que tout est enneigé et que les plans de la journée sont chamboulés : on devra monter notre matériel sur notre dos plutôt que sur le dos des yaks. L’atterrissage au Bhoutan, dans le creux d’une vallée entre les montagnes : c’était terrifiant, et terriblement excitant. À Moscou, dans les années 70, quand nous avons déjoué notre guide officiel pour nous écarter du tourisme encadré, nous avons pris le métro et sommes sortis en différents endroits pour découvrir la vraie ville, la vraie vie.

Et une très grande euphorie : l’Égypte où l’on peut dormir à la belle étoile dans le désert, et bien sûr, la Vallée des Rois.

Merci Madame Michaud pour ces cadeaux souvenirs que l’on peut facilement et très agréablement visualiser dans nos têtes, mais sûrement pas aussi magnifiquement qu’en regardant vos photos.

Pour découvrir avec émerveillement les autres types d’œuvres photographiques de Martine Michaud et pour consulter la liste des points de vente de son livre sur le Bhoutan :
www. mishophoto.com

 Entrevue et rédaction: Sylvie Berthiaume

 Bhoutan

Bhoutan

Danse sacrée au Bhoutan

Bhoutan 

Berbère au Maroc

Chamelier au Maroc

Volcan Arenal, Costa Rica

Patagonie

Vallée de la Lune, Argentine

Lac Titicaca, Pérou

Lac Titicaca, Pérou

Tibet

Thailande

Népal

Crédits photos: Martine Michaud 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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