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Patrick Bureau

François Picard 
Il contracte le virus des voyages très tôt dans sa vie. À neuf ans, sa mère lui fait troquer la grisaille de la banlieue parisienne pour l’exubérance et le soleil du Texas, où il s’installe pour deux ans. Puis, pendant ses études en journalisme, il se lance, sac au dos, dans des périples de plusieurs semaines. 

En 2004, il signe la réalisation de son premier documentaire, basé sur son expédition en vélo à travers la Russie et l’Ukraine. C’est d’ailleurs cette audacieuse excursion qui l’incite à fonder Culture Aventure – l’association qui, plus de dix ans plus tard, poursuit toujours sa mission de départ : faire découvrir la planète d’une manière ludique, grâce aux voyages.

Cinéaste indépendant et auteur au talent affirmé, François Picard continue de multiplier les excursions de par le monde et de nous offrir, grâce à ses projets d’écriture et de documentaires, sa vision éclairante de ses beautés et de ses paradoxes. Il produit et diffuse son travail notamment grâce à l’appui enthousiaste des Grands explorateurs au Québec et de la télévision publique en France.

Ce mois-ci, il a accepté de venir à la rencontre des lecteurs d’Euphoria.

Euphoria – Racontez-nous une euphorie liée à un pays ou une ville coup de cœur.

François Picard  –  J’ai débuté une traversée des Indes à vélo à partir de Karachi, au Pakistan. L’arrivée, à la nuit tombée, sur les plages de cette gigantesque ville m’a complètement soufflé. Une mer déchaînée, un vent enivrant, des chameaux sur la plage, des femmes vêtues de couleurs chatoyantes et des amis pétris de bonnes attentions… Ce moment fut une euphorie inoubliable. Une sorte de moment de grâce.

J’adore ces débuts de voyage où l’on est projeté brutalement dans un autre rapport à l’autre et à son environnement. On ne parle plus pareil, notre corps est chamboulé, nos sens sont sollicités comme rarement, les préoccupations de nos rencontres n’ont plus rien à voir avec celles que nous avons laissées dans notre pays. On ingurgite des centaines d’informations en peu de temps… Plus peut-être que depuis des mois chez nous. On se sent renaître et on a le sentiment que rien ne sera plus jamais comment avant! C’est euphorique!

Euphoria   En voyage, avez-vous déjà fait une rencontre exceptionnelle, dont vous voudriez parler?

François Picard  – Mon métier consiste à rencontrer des personnes exceptionnelles et de les présenter à mes lecteurs ou spectateurs. C’est passionnant!

Je citerais Olivier Cunin, un architecte-archéologue qui s’est installé à Angkor afin d’en étudier les temples. Il travaille seul, presque comme un ermite. Pourtant, ses études sont reprises par de nombreuses institutions scientifiques. Je l’ai interviewé dans mon film Passion d’Angkor. Je lui ai aussi confié la mission d’en relire les commentaires et de valider le livre que j’ai consacré à l’histoire de cet empire fascinant. Je suis épaté par sa connaissance encyclopédique des Khmers, par son sens du détail et ses exaspérations, parfois. Son travail discret a permis de révéler combien de tours à visages comptait le temple du Bayon, originellement. Ce n’est pas rien quand même! Il fait sans aucun doute partie de mes rencontres marquantes.

Euphoria  Faites-nous goûter, en imagination, un plat délicieux qui vous a surpris à l’étranger.

François Picard  –  J’ai vécu une de mes expériences culinaires les plus marquantes dans un petit village du sud de la Chine, lorsque j’ai goûté un plat de chien. J’ai eu l’occasion, au Québec et en France, de diffuser dans les écoles le film Caractères chinois et poussière rouge, qui découla de ce voyage. Les élèves étaient choqués qu’un chien cuise au feu de bois, puis mijote dans une marmite. Ce fut l’occasion pour moi de leur faire prendre conscience que ce n’est pas plus grave de tuer un chien plutôt qu’un autre animal et que, dans certains pays, c’est plutôt le cochon ou la vache qui sont sacrés…

Euphoria – Voulez-vous partager avec nous une anecdote comique?

François Picard   – En Inde, lors de mon voyage à vélo, j’ai passé une nuit dans une mosquée qui dressait une belle décoration pour une fête hindouiste. Des enfants m’ont tendu ce qui ressemblait à un chewing-gum. C’était du bétel à la menthe, une sorte de pâte qu’ils ont l’habitude de sucer toute la journée pour ses propriétés stimulantes. Quand je l’ai porté à ma bouche, j’ai eu l’impression d’être foudroyé! Mon palais s’assécha complètement et ma tête se mit à tourner comme les roues d’une bicyclette… Et les enfants étaient morts de rire!

Euphoria  Et que dire d’une situation émouvante?

François Picard   – Ce qui m’épate toujours, c’est la capacité qu’ont certaines personnes à me faire sentir bien avec elles. En Russie, j’ai passé une soirée incroyable chez une babouchka. Malgré mon mauvais russe, nous avons échangé sur un tas de choses jusqu’à tard le soir. 

Quand la personne en face veut vous comprendre, elle y parvient; c’est merveilleux! Ainsi, il m’est arrivé plusieurs fois de prolonger un passage parce que je sentais une véritable fraternité à l’endroit où je me trouvais. Je ne me lasse pas de cela et suis toujours ému devant la confiance que l’étranger peut vous témoigner. Toute ma vie a été bénie par des personnes providentielles qui m’ont porté. J’ai eu beaucoup de chance et je me demande parfois comment rendre à la communauté tout le bonheur qu’elle m’a donné.

Euphoria  Dites-nous quel a été l’élément déclencheur qui vous a amené à devenir le globe-trotteur que vous êtes aujourd’hui?

François Picard   – J’ai grandi dans la banlieue parisienne. Ma mère était prof d’histoire-géographie. Chaque année, elle demandait des mutations à l’étranger. Nous sommes ainsi partis vivre au Texas, puis au Cameroun. De retour dans cette même banlieue, nous avons poursuivi nos pérégrinations durant les vacances scolaires. On me dit souvent que c’est cette enfance qui m’a transformé en voyageur. Je n’en suis pas convaincu, car mes copains d’école des États-Unis ou du Cameroun ne sont pas plus globe trotteurs que mes amis de France.

Un déclencheur pour moi fut certainement d’avoir découvert un film sur un voyage à vélo. Cela m’a convaincu de prendre une caméra pendant mon trajet de l’Ukraine à l’Asie centrale, et de réaliser finalement mon premier film sur mon propre voyage à vélo : Odessa-Tachkent, un vélo et des hommes. J’avais pris conscience que l’image et une narration incarnée pouvaient transporter le public et lui faire vivre de grandes émotions.

Euphoria  Révélez le titre du livre ou du film portant sur le voyage, ou la géographie, l’écologie, que vous recommandez sans cesse?

François Picard  – Le livre La nuit du dragon, de Norman Lewis. Peu enthousiasmé par les premières pages, j’y suis entré par les pages traitant des régions que je découvrais lors de l’expédition Indochine, sur la Piste rouge, menée avec mon épouse Cécile Clocheret. J’étais subjugué par l’humour anglais et le regard amusé de ce journaliste sur les situations parfois loufoques des Français dans l’Indochine coloniale. Je l’ai donc vite repris à son commencement, cette fois avec délectation.

Comme beaucoup, j’ai aussi été touché par le livre Ru, de la québécoise Kim Thúy. Elle y raconte avec talent sa fuite de Saigon, à la fin de la guerre du Vietnam, et sa nouvelle vie au Canada. Je l’avais invitée à assister à la projection de mon film Indochine, sur la Piste rouge chez les Grands Explorateurs, en 2012. J’avais très envie de la rencontrer.

Euphoria – Dévoilez-nous LE conseil que tout voyageur qui se respecte devrait prendre en considération?

François Picard   – Je n’aime pas beaucoup donner des conseils; je n’ai pas la légitimité de donner des leçons! Je dirais simplement qu’il faut faire le voyage qui nous ressemble et de ne pas faire de compromis.

Je conseille aussi de choisir une banque qui ne vous ruine pas à chaque déplacement.

Euphoria  Décrivez votre rêve de voyage le plus fou.

François Picard   – Je voudrais refaire le périple à vélo que j’ai vécu et documenté dans mon film Odessa-Tachkent, un vélo et des hommes. Avant que cela attire l’attention de l’Occident, j’y parlais des Tatars, des Russes d’Ukraine, de l’identité de ce pays. Mais honnêtement, je ne pensais pas qu’une guerre finirait par éclater... Je voudrais y retourner pour mieux comprendre ce qu’il s’y passe et la manière dont on y vit le quotidien. Je voudrais retrouver l’Asie centrale, après toutes ces années à découvrir d’autres pays plus à l’Est. 

C’est un rêve de voyage fou, parce que j’ai maintenant deux enfants qui grandissent vite. Je ne conçois plus de voyager sans les amener avec moi. 

Euphoria  Où retournerez-vous un jour? Pour revoir quoi?

François Picard  – Dans le Sud de la Chine. Je voudrais vivre auprès de ses nombreuses minorités, m’imprégner davantage de ses paysages... Lors du voyage que retrace mon film Caractères chinois et poussière rouge, j’ai entrevu leur beauté et elle m’appelle encore. 

Bien sûr, je reviendrai au Texas. C’est une région où je me sens particulièrement bien. La première fois que j'ai confié ce désir à mon épouse, elle m’a regardé avec de grands yeux. J'ai pourtant réussi à la convaincre de m'y accompagner et, sans s'y attendre, elle est tombée amoureuse de ces terres mal connues et trop facilement caricaturées. C’est elle maintenant qui souhaite réaliser un film sur ce bout d’Amérique qu’on adore détester, pour faire découvrir au plus grand nombre ses trésors insoupçonnés.

Euphoria  Voyagez-vous parfois sans projet de livre ou d’écriture à l’horizon? Quelles sont vos préférences alors, pour ces moments de « vacances » ?  

François Picard  – J’apprends cela afin de profiter de mes enfants. Ce n’est pas très naturel pour moi d’arrêter complètement le boulot. J’ai la chance d’exercer un métier passionnant où je n’ai jamais l’impression de travailler mais qui est très exigeant, très chronographe et particulièrement prenant. Donc même pendant ces moments de «vacances», je dois travailler à l’heure des siestes et le soir venu. Cela reste toutefois un plaisir!

Merci beaucoup Monsieur Picard, pour avoir résumé de généreuse et agréable façon quelques-uns de vos bons souvenirs, qui sauront en inspirer plusieurs, nous en sommes certains.

Pour en savoir plus sur les livres et films de François Picard:

www.culture-aventure.fr

Pour connaître les dates, lieux et horaires de ses ciné-conférences dans le cadre des Grands Explorateurs dans 31 villes à travers le Québec, entre le 1er octobre et le 9 décembre 2015 :

www.lesgrandsexplorateurs.com 

Garçon en Inde 

Temple en soirée

Temple à Angkor

Crocodiles

Plat de fleurs 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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