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Patrick Bureau

Gil Thériault 
Un homme de défi et d’action, animé par son cœur «à la découverte de l’Autre», son goût «à la recherche de recettes», et sa conscience «à l’affût des répercussions des changements climatiques».

Gil Thériault a prouvé que c’est possible en un seul homme, pour un homme seul. Jugez par vous-même : pour lui, il ne suffisait pas de faire le tour du monde en 52 semaines… il a plus précisément visité 52 îles en 52 semaines! Donc : nécessité d’avoir d’immenses capacités d’absorption et d’adaptation.

Gil Thériault résume son périple en disant qu’il a vécu 52 vies en 52 semaines.

Pourquoi des îles? Parce qu’il est lui-même un insulaire : en plus d’avoir vécu durant quelques années à Montréal, il est originaire et vit encore aux Îles-de-la-Madeleine, au Canada. Aussi parce que les îles sont les premières affectées par l’érosion, les inondations, et la gestion des déchets tributaires des changements climatiques. Et, pour se distinguer des autres personnes qui font le tour du monde, il voulait couvrir un angle particulier. Il ne voulait pas juste réaliser un défi, il le voulait hors-du-commun.

Comme il est journaliste, photographe et critique culinaire, son voyage l’a, entre autres, mené à la publication d’un livre de recettes dans leurs contextes, de faits saillants et d’anecdotes, intitulé «Voyage au goût du monde».

Euphoria – Nous commençons toujours par l’endroit le plus euphorique visité. Quel est le vôtre?

Gil Thériault –  Avant d’aller à Taïwan, l’image que je m’en faisais était celle d’une ville-usine, car quand j’étais petit, je voyais tant d’objets arborant l’étiquette «Made in Taïwan». Or, j’ai été littéralement soufflé devant l’heureux contraste entre la ville ultramoderne et la région environnante très naturelle. J’ai de plus apprécié le fait que les Taïwanais aiment et développent leur propre culture, en conservant leur langue, en créant leurs propres œuvres, notamment cinématographiques. Ils ne consomment pas seulement des œuvres américaines, comme c’est le cas dans plusieurs autres pays. Ils sont aussi très ouverts sur le monde, ce qui est très rafraîchissant.

En me rendant vers les îles turques, je suis évidemment passé par Istanbul. Et ce fut un gros coup de cœur. J’ai été capturé par son énergie particulière, issue de la Russie, de l’Égypte et autres pays, grâce aux échanges commerciaux historiques. C’est le berceau de l’humanité, et cela se sent encore.

Le plus important coup de cœur de mon passage à Istanbul, c’est justement le coup de foudre que j’ai eu en rencontrant la femme avec qui je partage ma vie depuis. J’y suis en effet retourné pour l’épouser, ce qui m’a obligé à me convertir à l’islam. J’y ai vécu un certain temps, et maintenant, elle vit aux îles-de-la-Madeleine avec moi. Et nous avons une belle petite fille.

Euphoria   – Il y a eu ce tour du monde, mais auparavant, aviez-vous beaucoup voyagé?

Gil Thériault – Je n’avais pas visité de très nombreux pays, mais là où je suis allé, j’y suis retourné souvent ou j’y ai séjourné longtemps, car mon but premier a toujours été la découverte de l’Autre, de son mode de vie, de son histoire, etc. 

C’est ainsi que j’ai connu Cuba, La Réunion, l’île Maurice, Mexico City, la Bolivie, le Maroc.

Euphoria  Puisque vous vous spécialisez dans la gastronomie, parlez-nous d’un plat qui vous a marqué plus que d’autres en voyage.

Gil Thériault –  En fait, je parlerais d’un plat qui m’a vraiment surpris, tant par son nom que par sa technique et son goût : la «soupe sèche» du Tage, dégustée à Lisbonne, au Portugal. Incongrue, cette expression, n’est-ce pas? Le plus intéressant, c’est que c’est vraiment cela. 

Dans une grande assiette creuse, on dépose une épaisse tranche de pain de campagne très dense, puis on verse dessus de la morue et des palourdes avec l’eau dans laquelle elles ont bouilli. Le pain absorbe le tout, ce qui donne l’allure d’un plat sec. Et lorsqu’on prend une bouchée de poisson avec un bout de pain, cela devient une soupe dans la bouche, car on peut alors consommer le jus absorbé par le pain.

Comme j’ai vu et goûté beaucoup, cela m’en prend énormément pour être impressionné. Mais là, je l’ai été. Quelle ingéniosité, dans la simplicité!

Ce qui ajoute à ma fascination est le fait qu’il s’agit d’un plat paysan très nourrissant et savoureux, dont les origines remontent à plus de 100 ans, et qui a été remis au goût du jour. Je trouve toujours intéressante la célébration intelligente d’une tradition.

Euphoria – Comment choisissiez-vous les restaurants où vous alliez manger pour demander des recettes?

Gil Thériault  – La plupart du temps, ce n’était pas à partir d’une liste dans un guide de voyage. Je demandais aux gens chez qui je logeais de me faire des suggestions. Quel est votre restaurant préféré? Quel est le restaurant où les locaux vont le plus parce que c’est délicieux, typique, etc. ? C’est ainsi que j’ai pu rencontrer des grands chefs, qui ne se considéraient pas du tout comme de «grands chefs».

J’ai parfois également réussi à obtenir une rencontre avec des toqués, qui me recevaient avec grand plaisir ou avec un regard suspicieux se demandant si je n’étais qu’un pique-assiette, ou pire, un pique-recette…

Au final, bien que j’aie entièrement fonctionné volontairement en mode improvisation, tout s’est très bien passé.

Euphoria  Une cuisine vous a-t-elle plus emballé que d’autres?

Gil Thériault  – Oui, la cuisine la plus simple et la plus fraîche qui puisse exister. Sur l'une des îles Fidji où j’étais, il n’y avait pratiquement pas de restaurant. Mais un couple ouvrait sa maison pour recevoir des clients à manger. Voici comment cela se passait. Pour manger la chair d’un gros coquillage, on suivait le «chef», au bord de la mer, il le prenait dans l’eau et le préparait au soleil, allait chercher la lime dans l’arbre et les herbes dans la forêt, devant nos yeux. Pas besoin de frigo, ni de poêle. La cuisine dans la nature. Un point, c’est tout.

Euphoria  Pour quels types d’hébergement avez-vous opté durant votre périple?

Gil Thériault  – Parfois des hôtels, mais compte tenu de mon attirance envers la connaissance des peuples, j’ai surtout expérimenté le «couch surfing». J’ai dans la grande majorité des cas été fort agréablement surpris à tous points de vue : le confort, la sécurité et surtout l’immense générosité des hôtes en termes d’accueil, de renseignements utiles et de partage culturel.

Toutefois, il est vrai que l’on se doit d’être très prudent dans notre sélection, d’écouter notre sixième sens une fois sur place, et de ne pas hésiter à changer d’endroit si l’on a des doutes. Par exemple, un hôte s’avérait tout à fait charmant avec moi. L’endroit n’était pas très propre et le confort était plus que basique, mais je pouvais m’en accommoder pour quelques jours seulement. Sauf que, la seconde nuit, je me suis aperçu que des gens venaient frapper à la porte de mon hôte pour acheter et fumer de la drogue. Situation à éviter absolument par tout voyageur : danger d’être considéré comme un complice par la police, ou d’être l’objet d’un règlement de comptes ….?!

Pour vous dire à quel point ce genre de voyage nous réserve des surprises : la semaine suivante, j’étais invité dans un hôtel cinq étoiles…

Euphoria  Parmi les innombrables rencontres que vous ayez faites, voulez-vous en évoquer une vraiment très significative?

Gil Thériault  – Madame Akiko, que j’ai surnommée «Mama Sugoï», ce qui signifie «fantastique». Le hasard m’a mené à elle, car l’hôte de «couch surfing» qui devait m’héberger ne pouvait plus à cause d’un événement imprévu, et m’a référé à Madame Akiko. Cette dernière a accepté d’emblée. Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’elle me donnait sa propre chambre et qu’elle prenait elle-même le divan. Elle m’a accueilli comme si j’étais son fils. J’en étais à la fois fort gêné et comblé. 

Nous n’avions aucune langue commune pour nous comprendre, mais durant une semaine entière, nous avons vécu la plus belle communication qui soit. Elle m’a fait connaître des bières japonaises et m’a appris à faire de l’origami. Elle m’a amené à son temple bouddhiste, elle m’a guidé dans les environs. Bref, elle m’a fait partager sa vie.

Euphoria – Avez-vous déjà eu peur?

Gil Thériault  – Quelques fois seulement. Ma plus grosse frousse, ce n’était pas durant mon voyage autour du monde, mais lors d’un autre voyage : en Bolivie, précisément sur La Cumbrae, la route réputée comme la plus meurtrière au monde à cause des innombrables accidents de voitures et d’autobus qui se révèlent souvent meurtriers. 

Je ne suis généralement pas nerveux dans les transports, mais cette fois-là, je dois dire que la vue de squelettes de véhicules tombés dans les ravins m’a vivement ébranlé.

Dans mon cas, la roue de mon autobus est tombée dans un trou et on penchait dans le vide, mais le conducteur a réussi à redresser le véhicule sur la route. Sueurs froides... La prochaine fois, je descendrai sûrement du bus pendant que le chauffeur fera ses manœuvres.

À une autre occasion, c’était au Cambodge, au large de Bamboo Island, sur un petit rafiot, sans veste de sauvetage disponible, avec un moteur quasi non fonctionnel, et entouré de requins.

Enfin, la situation qui m’a procuré le plus d’inquiétude, c’est en Chine, un jour où je devais me rendre à la gare de trains. Comme je ne savais pas où elle était car les informations à ma disposition n’étaient pas en anglais, je voulais prendre un taxi introuvable là où j’étais. Finalement, un taxi se pointe : comme je ne parle pas le chinois, j’y vais de signes et de sons et le chauffeur semblant apeuré, vitre à peine baissée, m’invite finalement à monter. En route, il parle avec quelqu’un sur son cellulaire tout en me regardant souvent dans le rétroviseur. Je commence à perdre confiance, et à m’inventer plusieurs scénarios, car cela fait un bon moment que l’on roule, à l’extérieur de la ville, le soir est arrivé et il n’y a pas de lumières éclairant la route… Contre toute attente, j’arrive à la gare! Pendant un bon moment, j’ai pensé qu’il m’amenait vers un repaire où des brigands allaient me faire les poches et peut-être la peau…

Euphoria  Prenez-vous parfois ce que l’on appelle de vraies vacances?

Gil Thériault  – Non, pas vraiment. Ce n’est pas le genre de voyages que j’aime. Mais cela m’est arrivé dans le passé de passer une semaine dans un tout-inclus en République Dominicaine. Ce qui m’a fasciné, c’est de constater que dans ce cas, on peut payer aussi peu que 1 000 $ pour une semaine, incluant l’avion, les repas, l’hôtel et les activités, alors qu’il peut m’en coûter 1 200 $ seulement pour l’avion entre les Îles-de-la-Madeleine et Montréal.

Euphoria  Quel sera votre prochain voyage?

Gil Thériault  – D’abord, un voyage familial en Turquie, pour faire connaître notre fille à ses grands-parents et arrière-grands-parents.

Puis, je vais continuer ce que j’ai commencé récemment, c’est-à-dire un dossier journalistique sur la chasse au phoque ou à l’otarie, selon les régions du monde, car elle se pratique à Iqaluit et à Terre-Neuve, mais aussi en Scandinavie, en Islande, et même en Namibie. Je veux approfondir l’angle culturel et l’angle environnemental, en plus de départager ce qui est d’ordre émotionnel et rationnel face à cette pratique.

Euphoria  Qu’est-ce qui vous a initialement poussé au voyage?

Gil Thériault  – Des romans historiques comme L’Abyssin, de Jean-Christophe Rufin, Sinouhé l’Égyptien, de Mika Waltari, et Azteca, de Gary Jennings.

Cela dit, c’est très bien de voyager dans les livres et par l’intermédiaire d’Internet, mais il n’y a rien de tel que d’aller sur place pour découvrir et ressentir par nous-mêmes, en rencontrant les gens de ces pays.

Euphoria  Avez-vous un rêve de voyage?

Gil Thériault  – Je préfère réaliser un voyage, que de simplement le rêver. Mais parmi mes rêves difficilement réalisables, je citerais l’Antarctique, car pour y aller, il faut aller travailler dans une base scientifique. Et puis, il y aurait l’espace. Pour l’instant, c’est faisable, mais à un prix astronomique. Peut-être que de futures générations pourront vivre ce rêve rendu plus accessible financièrement.

Euphoria  Auriez-vous un dernier commentaire à livrer sur le voyage?

Gil Thériault  – Absolument. J’estime que les voyages sont plus aptes que les armées à prévenir ou stopper les guerres. Car, comme le disait Martin Luther King, il n’y a pas de racisme, juste de l’ignorance.

En voyageant, on apprend sur les autres, leurs coutumes, leurs religions, leur histoire, leur réalité d’aujourd’hui. Et cette connaissance peut empêcher des guerres.

Les gouvernements devraient donc prévoir plus d’argent en subventions pour permettre aux jeunes de voyager, plutôt que d’investir davantage d’argent dans le militaire.

 Merci monsieur Thériault, ce fut un bonheur de profiter de vos qualités de communicateur pour susciter l’engouement et le dévouement envers les êtres de toutes espèces, vivant sur cette planète. 

Pour savoir où se procurer le livre de Gil Thériault «Voyage au goût du monde», publié en français, on peut contacter son éditeur :
www.lamorueverte.ca

 

 

Taïwan

Istanbul

En Turquie 

Soupe sèche du Tage

Au Japon

Bamboo Island, Cambodge

Au Vietnam

À Hong Kong

Iles-de-la-Madeleine 

Manama, Royaume de Bahrein

Palau Penang, Malaisie 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Entrevue et rédaction: Sylvie Berthiaume

 

 

 

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