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Dan S. Hanganu

DAN S. HANGANU
Essence. Passion. Vision. Expression. C’est ce qui émane de la conversation avec Dan S. Hanganu qui se veut un véritable déferlement d’enthousiasme, allant droit au but. L’échange se révèle aussi impromptu que songé.

Cet architecte canadien de renommée internationale, récipiendaire d’une soixantaine de reconnaissances, dont plusieurs Médailles du Gouverneur général du Canada, vit, travaille et voyage en osmose avec les lieux aménagés par l’Homme. Surtout, avec une fascination pour les racines, la culture, le charme et la spécificité.

Euphoria  – Quel pays serait selon vous le plus euphorique?

Dan S. Hanganu  – L’Italie, sans aucune hésitation. La ville italienne, sa poésie, ses couleurs, ses textures, ses proportions. En particulier, les petites places, les petits espaces entre les bâtiments, donc les liens serrés entre les gens. La Sicile, aussi, où se dévoilent toutes les couches superposées de civilisation, depuis les Grecs, jusqu’au 18e siècle.

C’est tout à l’opposé de ce que l’on a en Amérique : ici, on a peur de la proximité, de se faire voir par notre voisin, on met des distances entre les gens, et le seul objectif est la rentabilité commerciale. Pourtant, on gaspille tellement d’espace!

J’ai également beaucoup aimé l’Argentine, Buenos Aires. Pas étonnant, puisque plus de 40 % des résidants sont d’origine italienne… l’attitude, l’espace et la latinité que nous avons en commun me touchent beaucoup.

Euphoria – Quelle ville considérez-vous comme exemplaire? 

Dan S. Hanganu – Barcelone. Elle a un charme extraordinaire. Elle a un plan d’urbanisme admirable, qui lui confère une unité, tout en étant ouverte à plein de découvertes. Elle invite en effet des architectes émérites de partout au monde, pour contribuer à en faire une ville toujours plus magnifique. Elle se met ainsi en position pour bénéficier du meilleur. Toutes ces personnalités enrichissent la ville. Au Canada, nous n’avons pas ce courage.

Paris, Londres et Madrid sont, bien sûr, remarquables. Par contre, il y a parfois de l’arrogance dans les gestes, dans les projets architecturaux.

Euphoria – Avez-vous déjà pensé à quoi ressemblerait la ville idéale?

Dan S. Hanganu – Ah, mais oui! J’ai même proposé des maquettes pour des quartiers de Bangalore en Inde, de Batumi en Géorgie, et dans le sud de la Chine.

Ce qui m’importe est de mettre en valeur l’histoire des lieux et de la transposer dans une continuité contemporaine. Je tente de créer un vocabulaire pour se rappeler la spécificité perdue, pour permettre à la culture de s’afficher et de se développer dans la modernité.

Quand une ville rénove un quartier, j’estime qu’il est possible et important de trouver dans l’histoire ce qui est essentiel, ce qui a une valeur.

Il faut dire que plus aucun dirigeant n’a la volonté ni la ténacité pour créer entièrement une nouvelle ville, comme Brasilia, qui est un cas unique.

En Amérique, la priorité est malheureusement accordée à la circulation, aux distances, aux services du 21e siècle. Évidemment, il faut en tenir compte et tenter d’offrir ces commodités aux citoyens. On ne peut reprocher aux gens de rechercher ce type d’efficacité et de confort. Mais il faut absolument, à mon avis, donner de la spécificité et du charme aux villes.

Euphoria – Lorsque vous êtes en voyage pour des vacances, que recherchez-vous?

Dan S. Hanganu – Je vais citer une phrase aussi sublime que pertinente du Premier ministre Pierre-Elliott Trudeau, que j’ai accompagné lors de sa visite au Musée Pointe-à-Callière : « Montre-moi ce que je ne vois pas. »

Je préfère être seul en voyage pour être aux aguets, à l’affût constant de découvertes. Mais je suis conscient qu’avec un guide, c’est mieux, pour en apprendre davantage. Le guide doit toutefois aller au-delà de l’information : il doit me dire ce qu’il y a derrière, ce que les endroits et les choses signifient. En voyage, je fais donc les deux.

Euphoria – Y-a-t-il quelque chose que vous n'aimez pas faire en voyage?

Dan S. Hanganu – Prendre des photos. Oui, comme tout le monde, j’en prends, mais je m’en veux. Je suis heureux quand j’oublie ma caméra… 

D’abord, parce que le fait de prendre des photos nous distrait de l’essentiel, c’est-à-dire de ce que l’on ressent dans un lieu, face à un édifice et à une œuvre d’art, ou au milieu des gens. On est occupé à imprimer l’image, plutôt qu’à vivre intensément le moment et à s’émouvoir.

Ensuite, parce que plus tard, quand on regarde les photos prises, on se rend compte qu’une grande partie du souvenir réel, à l’intérieur de soi, s’est évaporé.

J’estime donc que la frénésie de la photo avec une caméra, le téléphone ou tout autre gadget est malheureusement une gaffe de la modernité.

Euphoria – Quel voyage rêvez-vous de faire?

Dan S. Hanganu – Dans l’espace entre la Chine et l’Inde. Un espace où les racines et les influences proviennent de ces deux cultures anciennes, extrêmement fortes.

Ce qui me fascine, par exemple, dans ces régions, comme en Afrique et en Amérique du Sud d’ailleurs, c’est à quel point les civilisations et leurs manifestations culturelles se ressemblent sur certains points. Et ce, malgré les distances, malgré que dans le passé, elles ne se soient pas croisées ni physiquement, ni à la même époque, ni virtuellement. Des choses se sont développées en parallèle, et maintenant on constate qu’il y a des ressemblances.

Parcourir le trajet entre ce qui est commun et ce qui est spécifique aux cultures constituerait le plus beau des voyages pour moi.

Les dénominateurs communs se trouvent dans la réalité : le soleil, la lune, la nature, la mort. Et on les retrouve, avec le souci de l’essentiel, parfois sans le souci du détail, dans les petites sculptures de bois et dans les tissus comme les tapis.

J’en ai la preuve et cela me fait sourire : j’ai chez moi un petit musée d’objets rapportés de mes différents voyages et mes visiteurs s’amusent à tenter d’identifier de quels pays ils proviennent. Et bien, souvent, ils n’y parviennent pas, tant il y a de points communs dans ces objets issus de la force primaire des hommes et des femmes qui manient le couteau, le bois, le fil, les pigments, etc. 

Euphoria – Enfin, racontez-nous un moment magique en voyage.

Dan S. Hanganu – Je suis originaire de Roumanie, en Moldavie, plus précisément de Iasi, que j’ai quittée lorsque j’avais un an seulement. J’y suis retourné il y a cinq ans… après une absence impardonnable de plus de 50 ans! Je me suis alors dit : « Mais comment se fait-il que je n’aie eu ni l’occasion, ni la curiosité d’y aller avant? » J’ai en effet été à la fois surpris et enchanté de voir à quel point cette petite ville de 300 000 habitants regorge de culture et de lieux culturels.

Le nombre d’églises et de monastères, la diversité des bibliothèques, la présence d’une multitude de boutiques culturelles, tout cela est impressionnant. Et que dire des langues parlées.  Il faut dire que cette région a, au fil des siècles, été envahie par tout le monde…

Cela me rappelle qu’un jour, j’étais invité chez Pivot. Quand je lui ai dit que j’étais originaire de Iasi, il s’est emballé et s’est mis à me parler du reportage qu’il y avait déjà fait. Lui aussi avait été complètement ébahi, notamment par la rencontre d’un homme qui parlait très bien français, sans être jamais allé en France.

Bref, tout cela m’amène à dire qu’à Iasi, j’ai été profondément marqué en découvrant que même si je l’avais quitté en très bas âge, toute cette culture et ces racines ont toujours été en moi, sans que j’en sois conscient.  Il en est ainsi pour tout le monde. Plus j’avance en âge, plus j’en suis persuadé.

Au fond, nous sommes tous conditionnés par nos gènes, notre origine géographique, notre culture. Nous avons intrinsèquement une manière de voir, de penser, de faire des choses, d’accepter ou de critiquer ce qu’il y a autour de nous.

Même si on veut prétendre que nous ne sommes influencés par personne et par rien, c’est un leurre. La vérité absolue est que nous portons depuis notre naissance des lunettes jaunes, vertes, bleues, rouges, noires ou roses. Cette marque originelle nous procure un regard subjectif, même en voyage. Nous voyons et percevons toujours les autres et leurs façons de vivre, à partir de notre position personnelle.

Nous ne pouvons rien changer à cela. Au contraire, on doit faire en sorte d’inscrire notre propre culture dans la continuité, tout en étant le plus possible réceptifs et ouverts aux autres.

Monsieur Hanganu, merci pour ce partage de richesse et de sagesse universelle.

 

Entrevue et rédaction: Sylvie Berthiaume 

 

Place de la Signoria, Florence

Temple à Agrigente

Buenos Aires

Barcelone, signé Gaudi


Un palais à Bangalore


Brasilia


Iasi en Roumanie 

 

 

 

 

 

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