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Chan Cham Perou

La Mongolie, dans les pas des derniers grands nomades - Le ciel d’un bleu laiteux, le désert, la taïga, la steppe… Espace sans limite où le regard se perd dans l’inaccessible communion de la terre et du ciel. Puis, dans la lumière limpide de la haute Asie, un bruit de galop… Souples et fiers sur leurs petits chevaux, ils passent, ils ne font que passer, eux les passagers de la terre, fils du vent, héritiers de Gengis Khan, les cavaliers mongols…

 

Aux confins des confins, il est un pays balayé par les vents. Ici, on n’entend que le souffle divin de la nature, une nature extrême qui ne tolère tout juste que l’éphémère présence des derniers grands nomades. 

La yourte : remplie de symboles

 C’est pendant les changements de saison où le nomade repart à la recherche de nouveaux pâturages verdoyants pour ses troupeaux qu’on a le plus de chances de croiser ces longues files de chariots que l’on croirait sortis du Moyen-Âge. Tirés par des yacks, ils transportent les yourtes, les ustensiles de cuisine, les malles en bois qui contiennent les objets précieux de la famille. C’est le moment où toutes les familles, à l’image de la famille de Baadei, se dispersent pour rejoindre les hautes prairies et installer leurs yourtes.

Oh, le nomade ne s’embarrasse jamais de choses inutiles! Sa vraie richesse à lui, c’est de pouvoir se déplacer au gré des vents. Sa liberté, c’est l’éphémère dont le mouvement permanent confère un goût d’éternité.

Nous sommes à la sortie de l’hiver et la famille Baadei vient de quitter son lieu d’hivernage pour rejoindre les grands pâturages d’été près de la rivière Everkhangai.

Arrivée sur la zone ciblée, toute la famille s’affaire à monter les deux yourtes, à commencer par celle du grand-père. Ronde pour mieux résister au vent, la yourte est simplement posée sur le sol. Deux mâts centraux soutiennent le toono, l’armature ronde à laquelle viendront se fixer les poutrelles peintes. Ils symbolisent le lien entre la terre et le ciel, la cohésion de la famille qui l’habite; l’axe passé-présent-futur est censé les traverser.

Le toono est situé au sommet, il regarde le ciel. Une soixantaine de poutrelles sont ensuite fixées entre l’armature et les treillis de bois qui constituent le mur circulaire. Après quoi, on dispose une ou plusieurs couches de feutrine en laine de mouton, et enfin la toile de recouvrement de l’ensemble. Le tout est solidement maintenu par des sangles attachées au montant de l’unique porte de la yourte qui doit toujours être dirigée vers le Sud.

La partie ouest, à gauche en entrant, est réservée aux hommes, aux enfants et aux objets masculins : les selles, les harnais, le racloir à sueur des chevaux. La partie située à l’est constitue le domaine des femmes : des étagères, de la vaisselle, des coffres, des couvertures. En pénétrant sous la yourte, un homme va directement côté ouest sous la protection du ciel, une femme va du côté est, sous la protection du soleil. Quant à la place d’honneur réservée aux invités ou aux aînés, elle est toujours à l’opposé de la porte contre le mur nord. C’est là où l’on m’invitait généralement à m’asseoir et à dormir.

Le foyer, toujours au centre de la yourte, symbolise, outre ses fonctions utilitaires, la résidence des esprits. De nombreux interdits s’y attachent. Manquer de respect au foyer serait une insulte au maître de maison.

L’homme et l’animal

Les animaux - aux premiers rangs, l’aigle et le cheval - occupent une place essentielle dans l’univers spirituel des nomades. Ils représentent la forme initiale de l’esprit de l’homme, l’ancêtre des ancêtres. Après la mort, chaque être humain se transforme en oiseau pour mieux s’envoler vers les infinis célestes… L’animal le plus vénéré du Mongol est sans aucun doute le cheval, qui lui permet de parcourir les steppes à la vitesse du vent. Le cheval est tout pour le Mongol, beaucoup plus qu’une simple monture, il est sa raison de vivre. On dit des enfants mongols qu’ils savent monter à cheval avant même que de savoir marcher!

Le cavalier doit, plusieurs fois par jour, parcourir au grand galop des kilomètres de steppe pour rallier les meilleurs pâturages. Il ne quitte presque jamais l’urga, sorte de sangle ou lasso fixé à l’extrémité d’une longue perche, qui lui permet d’attraper les animaux qui viendraient à s’éloigner du gros du troupeau.

Le repère du cavalier mongol, c’est comme pour son troupeau qui ignore toute barrière à sa liberté… l’absence de limites. Les images de ces cavaliers qui, matin et soir, s’élancent à la recherche de leur troupeau ne laissent que des traces éphémères… « Quand le Mongol est séparé de son cheval, me dit Altenguerrel, il ne lui reste plus rien d’autre que la mort… ». Libre et indépendant, il est à l’image de ses chevaux…

Le bétail fournit à la famille à peu près tout ce dont elle a besoin : la viande et le lait pour se nourrir, la laine pour se vêtir et faire le feutre des yourtes, l’argol pour se chauffer. Le surplus des produits du cheptel, principalement la laine et parfois le lait, sont vendus à la coopérative qui les commercialise dans les petits centre urbains de la région.

Altenguerrel, sa famille et un régal

Nous sommes invités à rejoindre dans la province du Khovsgol, la famille d’Altenguerrel, dont le beau-frère de Marla, est notre chauffeur. Plus on s’engage vers le nord, plus les forêts de conifères sont présentes et plus les ovoo sont fréquents. Ce sont des pyramides plus ou moins imposantes de pierres qui y ont été déposées par les pèlerins et les voyageurs, sur lesquelles on trouve des étoffes bleues symbolisant l’esprit du ciel, Tengri.

L’ovoo est un lieu sacré qui représente le lien avec le monde des esprits. Il est toujours situé au sommet d’une montagne, au passage d’un col, au croisement de deux chemins ou près des rives d’un lac.
Cet amas de pierres et de branches abrite les esprits des ancêtres. Le voyageur doit en faire trois fois le tour et y jeter trois pierres ramassées sur son chemin. Il peut aussi y accrocher une écharpe de soie bleue en guise d’offrande. Les ovoo symbolisent aussi l’axe cosmique, le lien vertical qui unit la terre au ciel.

Altenguerrel et son épouse Tuya ont planté les deux yourtes de la petite famille sur une colline surplombant un petit lac. Ils ont deux filles de 9 ans et de 6 ans, Naran Gur et Narmanda.

Dès l’aube, Altenguerrel enfourche son cheval pour aller voir ses troupeaux. Pendant ce temps, Tuya rassemble les vaches pour la première traite. Le premier lait du matin est très important, et c’est dans un geste gracieux, quelques gouttes jetées vers les quatre points cardinaux, qu’il est offert aux esprits du ciel pour qu’en cette journée qui commence, ils n’oublient pas de veiller sur la famille et les bêtes.

Dans la yourte familiale, nous retrouvons la grand-mère, Maerten, qui a rejoint la famille pour l’estivage et surtout pour s’occuper du petit dernier de la famille. C’est une période où il y a beaucoup de travail pour nos hôtes, et l’aide de grand-mère est précieuse.

La journée commence toujours par un thé au lait salé, qui sera suivi un peu plus tard par un plat plus consistant. Sous la yourte, tout le monde s’affaire à la préparation du repas. Narmanda a déjà acquis le savoir-faire des adultes quand il s’agit de pétrir la pâte qui sera mise à cuire dans le bouillon où mijotent les tripes. Cette pâte permettra de préparer les nouilles maison. Les intestins rincés à l’eau claire sont farcis avec les rognons, le foie et le cœur finement hachés, de la graisse et du sang, le tout assaisonné d’herbes aromatiques, d’ail et d’oignons sauvages. Un vrai régal pour la famille et ses invités.

Avec le coucher du soleil, vient l’heure de la deuxième traite pendant que petits et grands vont à la recherche du reste du troupeau pour le rapprocher de la yourte.

Le chamane veille

Gamba, un ami de Marla, nous conduit chez le chamane le plus connu et le plus respecté de la région. Longtemps mis à mal par l’expansion du bouddhisme, le chamanisme a été pratiquement éradiqué par les bureaucrates de l’ère socialiste. Pourtant, il a survécu et connaît même un regain de nos jours, entretenu dans le secret de ces étranges relations avec les mondes invisibles des esprits.

L’homme est affable, accueillant, il nous raconte comment il s’est aperçu dans son enfance qu’il avait les aptitudes à devenir chamane. «Le chamanisme existe depuis longtemps, nous dit il. C’était la seule religion au monde jusqu’à l’époque de Gengis Khan. Nous sommes fiers de le perpétuer aujourd’hui. On distingue les esprits doux et les esprits méchants! Les esprits durs peuvent être appelés par le chamane pour faire mourir une mauvaise personne… ou séparer des amants. Par contre, les esprits doux se comportent comme des parents et donnent toujours de sages conseils.»

«Les parents d’un futur chamane doivent confier leur enfant à un maître, nous explique-t-il. Pendant trois fois trois jours, le maître appelle les esprits pour qu’ils le possèdent. C‘était lui le maître qui procédait, je n’étais pas conscient des choses… et puis d’un coup, l’esprit m’a possédé et j’ai acquis les rites.»

C’est toujours à la tombée de la nuit, dans le secret de la yourte dakhat ou du tipi tsaatan que le chamane, toujours assisté d’un fils ou d’une épouse, revêt en silence ses bottes de feutre et son lourd manteau recouvert d’écharpes-offrandes, puis cache son visage sous le börtö, cette étrange coiffe surmontée de plumes d’aigle.

Le düunger, tambour du chamane, lui permet d’appeler les esprits. « Ciel, montagnes, esprits de la nature, donnez-moi la force… ». Les esprits sont appelés, les uns après les autres, ils sont censés se rassembler tout autour du chamane puis vont le posséder à tour de rôle.

Les chants du chamane, les mouvements du tambour sacré imposent le rythme qui s’accélère. Tout à coup, il se cambre, l’esprit vient d’entrer en lui. Les aides doivent le soutenir pour qu’il ne se fasse pas mal.

L’esprit s’exprime dans un langage ancien inconnu de l’assistance. Seule l’épouse du chamane est en mesure de comprendre et d’interpréter les dires des esprits qui se succèdent dans le corps de l’homme possédé. Pour certains consultants, comme ce fut le cas pour notre chauffeur Marla, les révélations sont étonnantes…

Une offrande d’eau de vie circule de personne en personne… A certains moments, le chamane émet des cris d’animaux, des sifflements d’oiseaux, par exemple le son si particulier du coucou.

Cela marque, semble-t-il, le moment où un esprit succède à un autre pour posséder l’homme et s’exprimer à son tour à travers ses gestes et par sa bouche. Cela peut aussi marquer le moment où les esprits libèrent le corps et le restituent à son légitime occupant. Après la libération du chamane, les offrandes sont versées sur le foyer, lieu sacré censé abriter les esprits du lieu.

Au galop pour le Naadam

Dans la province du Khovsghol, où vit la famille d’Altenguerrel, le petit chef-lieu du sum de Tossontsenguel s’apprête à accueillir le Naadam.

De nos jours, en plus de célébrer la fête de la Révolution et le début de l’été, le Naadam accompagne d’autres anniversaires comme celui de Gengis Khan ou de l’épopée mongole du XIIIème siècle. Il est l’occasion pour les nomades mongols de célébrer les trois grandes épreuves reines: la lutte, les courses de chevaux et le tir à l’arc. Ces compétitions rituelles ont été élevées au rang de sports nationaux.

Fête nationale de la Mongolie, le Naadam d’Ulaan Bataar succède toujours de quelques jours ou semaines aux Naadams régionaux ou locaux qui se déroulent à travers tout le pays de juin à début juillet.

Quelques jours avant le départ de la famille pour le village de Tossontsenguel, tous les amis de la famille ont rejoint Altenguerrel pour aider à la tonte des moutons… Il s’agit que tout soit terminé à temps car, dans quelques jours, tout le monde n’aura qu’une idée en tête, la préparation du prochain Naadam.

Toute la famille se rend à quelques heures de piste d’ici chez Erden, le beau-frère d’Altenguerrel. Erden est un éleveur de chevaux réputé avec qui Altenguerrel va pouvoir préparer son propre cheval et dont il espère bien profiter des conseils.

Adjaro, le plus jeune fils de Erden, montera son meilleur cheval, une jument de 4 ans sur laquelle il fonde beaucoup d’espoirs pour le Naadam. Ce sont les jeunes garçons d’une dizaine d’années comme Adjaro et Goorgoo qui monteront les chevaux pour les courses. En attendant, ils les entraînent et les préparent inlassablement, avec toute la passion et l’amour qu’ils leur portent.

Ils entretiennent jour après jour cette farouche détermination à en découdre, lors du prochain Naadam, avec leurs concurrents, une détermination qu’ils essaient de transmettre de toute leur force à leurs montures.

Les enfants mettent la main aux préparatifs

Mais la préparation du Naadam n’est pas tout et les tâches quotidiennes ne peuvent être laissées de côté. Les enfants comme toujours s’occupent des petits animaux, des courtes pattes, chèvres et moutons. Adjaro et Goorgoo nettoient consciencieusement les enclos où chèvres et moutons vont être rassemblés pour la nuit.

Quant aux fillettes, Sara et Oyuna, elles découpent le fromage airal que l’on mettra ensuite à sécher sur le toit de la yourte. Il s’agit de préparer des provisions en suffisance car il faudra nourrir nos jeunes compétiteurs et toute la famille qui va les accompagner et les soutenir lors du Naadam de Tossontsenguel.

Oyuna et Sara commencent à préfiltrer le lait à travers une toile de jute et le reversent dans de grands seaux. Il sera mis ensuite à chauffer un moment. Pour cela, il faudra du combustible. Ce sont encore Adjaro et Goorgoo qui se chargent d’aller récupérer un grand sac d’argul (des bouses séchées) avec lesquels on pourra alimenter le feu aussi longtemps que nécessaire. Le bois est très rare dans la steppe, le nomade ne le gaspille jamais, alors qu’avec l’argul fourni par ces immenses troupeaux, on n’est jamais à court de combustible!

Et voilà une journée bien remplie dont nos deux jeunes amis se sont acquittés dans la joie de vivre, tout excités qu’ils sont d’avoir été choisis pour participer au Naadam qui débutera dans deux jours.

La ferveur se manifeste

Le lendemain matin, les troupeaux sont libérés. La tension et l’impatience sont déjà bien palpables au sein de notre petite famille. Chacune et chacun fait sa toilette car une partie de cette journée sera consacrée aux prières et au recueillement pour que le Naadam se passe sous les meilleurs auspices.

Dans tous les recoins de Mongolie, du désert du Gobi aux steppes et à la taïga des confins, on reçoit la bénédiction des moines pour favoriser les auspices en prévision du Naadam. Les jours précédant le Naadam, on apporte aux ovoo qui se trouvent sur les sommets des montagnes environnantes, des offrandes aux esprits des montagnes. Cette coutume fut interdite entre 1930 et 1990, mais elle réapparaît de nos jours avec le retour en force de l’identité nationale et du sentiment religieux.

Comme Adjaro, Goorgoo et leurs familles, c’est au sommet des montagnes, autour des ovoo, que les jeunes cavaliers et leurs parents, les lutteurs et les archers qui vont se confronter font des offrandes et en appellent au soutien spirituel.

De retour à la yourte familiale, toute la famille se recueille autour du foyer central. On procède aux fumigations, on passe l’encens qui doit purifier le corps et les objets plusieurs fois, trois fois en général, autour de la taille, sous les médailles gagnées par les chevaux de la famille, sur les harnais, les selles et les racloirs à sueur des chevaux qui vont courir.

Otgoo, l’épouse d’Erden, sort sur le seuil de la porte et envoie une louche d’airak vers les quatre points cardinaux et le zénith. Une offrande qui, plus encore que les autres jours, prend, en cette veille de Naadam, tous son sens.

Les garçons peaufinent les derniers préparatifs. Quant à Orungor et Narmanda, c’est leur grand-mère maternelle qui se charge de leur faire une beauté pour le grand jour. Tous sont maintenant fin prêts pour la grande fête annuelle.

Le lendemain matin, la place du village de Tossontsenguel est envahie d’une foule colorée qui grossit et enfle. Il y a des cavaliers partout, des lutteurs qui se préparent ou s’échauffent, des amis heureux de se retrouver après des semaines ou des mois d’éloignement… Le Naadam est lancé.

Que la lutte commence

Dès le premier jour, les combats des lutteurs commencent. Les premiers tours se succèdent, d’abord les débutants, puis les lutteurs confirmés et plus tard, les champions de sum et d’aimag, les meilleurs éliminant peu à peu les plus faibles.

Pour ne pas blesser l’herbe de la steppe, le lutteur mongol porte des bottes aux embouts recourbés vers le ciel, ainsi l’herbe se couche-t-elle sous ses pas mais ne se plie ni ne se casse.

Des dizaines de lutteurs vont s’affronter pendant trois jours sur la pelouse du stade de Tossontsenguel. Chaque lutteur a son propre assistant, le zasuul, qui surveillera les attaques, encouragera son protégé et défendra ses intérêts en cas de contestation. Ce n’est pas l’impact qui est utilisé dans la lutte mongole, mais le savoir saisir, le savoir surprendre. Le premier lutteur qui touche terre avec un genou, un coude ou le dos à perdu. A chaque tour, le lutteur rencontre un seul adversaire. Le perdant est éliminé tandis que le gagnant se prépare pour le tour suivant. Le lutteur qui enchaînera victorieusement 9 tours sera déclaré champion du Naadam.

Les chevaux aussi ont leur heure de gloire

Les courses de chevaux se déroulent simultanément. Pendant trois jours, elles vont se succéder en même temps que les combats des lutteurs. Chevaux et cavaliers vont s’affronter sur plusieurs distances : 2, 15 ou 30 km. Elles sont organisées par classe d’âge des chevaux.

Tous les concurrents se rassemblent sur la ligne de départ… Et c’est parti ! Les chevaux écument, ruissellent, donnent tout ce qu’ils peuvent… Notre petit Adjaro arrive 4ème de cette première course-là. C’est prometteur pour la suite, car ce n’est pas le meilleur cheval de son père Erden.

Le lendemain, dès les premières heures de l’aube, les combats de lutte et les courses reprennent. Place aux étalons, puis aux chevaux de 4 ans… Plus de soixante chevaux et leurs jeunes cavaliers se défient pour cette course, la plus importante pour nos amis. Erden a engagé cette fois son meilleur cheval. Adjaro pousse sa monture autant qu’il le peut. Il est petit, léger, il sait obtenir le meilleur du cheval qu’il monte sans jamais le brusquer. Cette fois Adjaro a gagné! Il vient de remporter la course la plus importante du Naadam, celle des chevaux de 4 ans.

Pendant que le cheval vainqueur récupère et qu’Erden lui passe le racloir pour éviter qu’il ne prenne mal, une foule d’admirateurs tente de toucher l’animal pour s’imprégner d’un peu de cette sueur si bénéfique, censée apporter la chance et la prospérité.

Les honneurs et la télévision

Arrive enfin le moment tant attendu où les vainqueurs sont honorés par les notables de la ville. Les enfants reçoivent des mains du maire un diplôme, des cadeaux. Quant aux chevaux gagnants, ils sont gratifiés de la médaille du vainqueur du Naadam. D’abord le tour du cheval noir arrivé 4ème de la course des chevaux de plus de 7 ans… Puis la jument beige qui reçoit la médaille d’or du Naadam.

Erden, Adjaro, toute la famille et tous les amis sont aux anges. Le maire honore les vainqueurs dans son discours. On remercie les esprits, on se partage un peu d’airak. Les cadeaux et les récompenses pleuvent, il y a même un téléviseur pour le gagnant… A travers toute la région, la nouvelle se répandra comme le souffle du vent de cabane en cabane, de yourte en yourte.

Le summum

Mais le Naadam n’est pas encore terminé. Après que tous les débutants se soient fait éliminer, les deux finalistes des combats de lutte entrent sur le stade. Il s’ensuit un combat exceptionnel entre les deux champions. Les feintes, les passes se succèdent avec la dignité, la force et la grâce des plus grands combattants.

Laghbasuren parvient, au terme d’une ultime empoignade, à renverser son adversaire et à lui faire mordre la poussière. Il gagne la finale. Fièrement, il lève les bras au ciel, mime l’aigle majestueux, puis va saluer son adversaire en lui faisant passer la tête sous son bras et en lui assénant une tape amicale sur la fesse. Il est arslan, il est lion!

La foule se bouscule pour le toucher et récupérer un peu de la sueur du vainqueur. Elle est censée apporter, tout comme la sueur du cheval vainqueur du Naadam, force et prospérité pour la famille de celui qui s’en approprie, ne serait-ce qu’une goutte.

Retour au calme

Le Naadam est terminé pour Adjaro et sa cousine Narmanda. Au centre du village de Tossontsenguel, dans la cabane de grand-mère Maerten, Adjaro est impatient de brancher la télévision toute neuve qu’il vient de recevoir. Ainsi, à chaque fois que les enfants séjourneront chez leur grand-mère à Tossontsenguel lors des périodes scolaires, ils pourront profiter de cette télévision chinoise gagnée au prix de l’effort et de la volonté d’Erden, de son fils Adjaro, mais aussi de la sueur… de ses chevaux.

Après ces trépidantes journées du Naadam, Altenguerrel, Erden et leurs enfants comblés retrouvent les yourtes et les troupeaux dans la steppe. Il est temps de reprendre le quotidien, les longues chevauchées à travers la steppe, de prendre soin des troupeaux, des Yacks, des moutons, des chevaux, des museaux chauds, des museaux froids, des pattes courtes…

Cette absence de limite, c’est la liberté nomade, l’inestimable et immatérielle richesse des fils du vent…

Y-a-t-il un avenir pour les fils du vent?

La vie nomade s’érode pourtant peu à peu. Les raisons en sont la diminution des zones de pâturages, les changements climatiques qui commencent à se faire sentir de plus en plus durement, l’avancée du désert du Gobi, l’attraction inéluctable de la capitale Ulaan Baatar avec son lot d’espoirs déçus et de désillusions.

Mais aussi la vente de plus en plus de terres par les gouvernements aux grandes entreprises transnationales de l’énergie qui cherchent aujourd’hui à s’accaparer les richesses du sous-sol de la Mongolie : uranium, or et autres…

Ultimes touches de couleurs rebelles

Un récent sondage sur les peuples les plus heureux de vivre a placé le peuple mongol tout en haut de l’échelle. Il vit pourtant aujourd’hui dans l’un des pays les plus pauvres de notre petite planète bleue.

Puisse la vie nomade et les grands espaces libres alimenter longtemps encore la joie de vivre des derniers fils du vent ! A l’image de ces trop rares peuples sages et de ces cultures minoritaires dont nous avons la chance d’être encore les contemporains, les derniers grands nomades sont les ultimes touches de couleurs rebelles sur le grand tissu du monde.

Il reste à espérer que la vie nomade puisse survivre aussi longtemps que possible à l’uniformisation des cultures sur le modèle occidental, que les fils du vent puissent continuer longtemps encore à mêler leurs voix au souffle de la nature et qu’ils demeurent bien plus qu’un simple souvenir fragilement brodé sur la toile de la mémoire collective.

Deux dernières réflexions inspirées par la Mongolie...

En conclusion, permettez-moi de citer Khalil Gibran : « L’eau ne peut rester claire et transparente que si elle remue et coule en liberté, il en est de même pour l’homme qui voyage ».

J’estime aussi que s’il faut se ressembler un peu pour se comprendre, il faut être un peu différent pour s’aimer.

Patrick Bernard

Pour vous en confier davantage sur les gens et les paysages de la Mongolie, Patrick Bertrand donnera une série de ciné-conférences, du 7 janvier au 9 mars 2014, dans le cadre de la programmation de Les Grands Explorateurs, et ce, à travers le Québec. Pour connaître les villes, lieux et dates :

www.lesgrandsexplorateurs.com

Lutteurs en action au Naadam

 

 


 

 

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